Question du coeur

 

Voici quelques textes qui sont chaque fois une réflexion sur la question du coeur et une interrogation sur le geste d'écrire.

La question du coeur

Aujourd'hui en l'absence des grandes idéologies qui ont marqué notre temps, le thème du coeur apparaît centralement dans tous les discours. On nous invite souvent à agir"selon notre coeur"en guise de morale et d'enseignement de la vie. Or la pensée juive et hébraïque nous avait avertis :"Ne suivez pas la voie des yeux et du coeur"(Nombres 15, 39) ; le Nouveau Testament également invite à cette prudence. Les deux textes, la Bible hébraïque et le Nouveau Testament parlent de la"circoncision du coeur". De quoi s'agit-il ? La circoncision du coeur est-elle à l'ordre du jour d'aujourd'hui ?

L'écriture

Les textes hébraïques nous enseignent que l'alphabet fut le cadeau spécifique que Dieu fit à l'homme. On apprend même que les anges en furent très jaloux. La puissance d'écrire se manifeste comme un décentrement. Il n'y a plus d'enfermement dans l'intériorité du coeur (monologues intérieurs et mauvaises pensées) mais une ouverture créative vers l'extériorité. Abraham Aboulafia, cabaliste du XIIIème siècle, parlait d'une"bataille entre le sang et l'encre"qui se joue dans le coeur et se conclut par une victoire de l'encre. Il y a comme une autre vie qui se gagne dans l'écriture (l'encre). Cette fécondité du geste d'écrire s'apparente-t-elle à une transformation (circoncision) du coeur ?

Voici quelques thèmes de réflexion, quelques interrogations.

Voulez-vous que nous en parlions ensemble ?

  1. Approches occidentale et hébraïque de la question du coeur
  2. Histoire secrète des Juifs et de la Révolution française.
  3. Du coeur, de la prière et de quelques maladies, ainsi que de la ressource du désir
  4. Je suis en Occident, mais mon coeur est en Orient - Variations autour d'une phrase de Juda Halevi
  5. De la dimension orientale des ordinateurs : réflexion actuelle sur le Golem

LES JUIFS ONT-ILS DU COEUR?

Approches occidentale et hébraïque de la question du coeur

Le XVIIIème siècle est l'époque de la"religion naturelle"ou"religion du coeur". Le culte du coeur s'y développe en même temps que la littérature. Rousseau écrit ainsi au commencement des Confessions :"Je sens mon coeur et je connais les hommes". Le coeur apparaît à l'époque des Lumières comme le lieu sensible, l'écho sensible de la nature en nous. Diderot dit que l'homme sensible obéit à l'impulsion de la nature et ne fait que répéter le cri de son coeur.

Or les philosophes qui militent pour"l'émancipation"et la"régénération"des Juifs semblent mettre ces derniers en dehors de cette expérience religieuse fondamentale. Les Juifs, semblent-ils dire, n'ont pas d'existence propre ni de tradition authentique ; ils sont uniquement fabriqués par l'oppression que leur ont fait subir les chrétiens et la tradition rabbinique qui ne serait que le fantôme crispé de cette haine. La nature ainsi livrée à l'abandon chez eux sombre dans le vice ; l'esprit se crispe dans la haine ou le délire des rabbins. Ce non ajustement de la nature et de l'esprit semble particulièrement se manifester, au dire des écrivains des Lumières, dans le manque de coeur des Juifs. L'abbé Grégoire écrit dans son opuscule sur la Régénération des Juifs :"leur lâcheté vile enfante des bassesses". W. Dohm dans son oeuvre sur la Réforme politique des Juifs, évoque à propos du caractère juif :"la perte de toute noblesse de sentiments"et dit encore :"tout sentiment d'honneur est étouffé dans son coeur". Reprenant le vieux thème de la trahison de Judas, les auteurs disent que les Juifs sont de"mauvaise foi"et familiers de la trahison.

Le coeur est absent par le manque de ses qualités, et cette absence devient équivalente à l'absence de la fonction critique qui, au Siècle des Lumières, devrait produire l'ajustement de l'esprit et de la nature.

Or c'est le Talmud, l'immense code législatif du judaïsme, qui semble avoir pris la place du coeur. Le Talmud, selon les auteurs cités, autoriserait la mauvaise foi, les équivoques, les restrictions mentales, les hypocrisies (Abbé Grégoire). Le Talmud serait donc coupable de l'organisation du mensonge et de la gestion de la mauvaise foi. A l'inverse disent les écrivains des Lumières, l'humanité de bonne foi n'aurait besoin d'aucune codification. Puisque la parole de bonne foi est une parole vive!

Le Talmud semble s'opposer à l'existence d'un fond d'authenticité de la personne garantie par la présence du coeur.

Le Talmud aurait-il pris la place du coeur?

UNE GRAVURE DU DOIGT DE DIEU

Le coeur est le lieu de l'écriture divine, en écho au récit biblique selon lequel Dieu a gravé lui-même les Tables de la Loi données à Moïse. La gravure"sur le coeur"est annoncée par le prophète Jérémie comme une nouvelle alliance :"Voici, des jours vont venir, dit le Seigneur, où je conclurai avec la maison de Judas une nouvelle alliance... qui ne sera pas comme l'alliance que j'ai conclue avec leurs pères, le jour où je les pris par la main pour les tirer du pays d'Egypte... Mais voici quelle alliance je conclurai avec la maison d'Israël, je donnerai ma Torah en leur sein, je l'écrirai sur leur coeur ; et je serai leur Dieu et ils seront mon peuple"(1).

Le christianisme s'édifiera sur le principe d'une nouvelle alliance dans l'abandon de la loi et des rites du judaïsme. La religion des Lumières reprenant ce thème déploie son assise dans l'intériorité du coeur et dans l'abandon de tous les rites, de toutes les langues, de tous les particularismes. Les Juifs apparaissent dans cette argumentation comme l'exemple même du particularisme à supprimer.

Le coeur serait-il dans la modernité le substitut des Juifs?

De quelle gravure s'agit-il? Cette gravure s'apparente à celle des Tables de la Loi ; mais elle serait plus originelle, plus authentique, définissant la possibilité d'une"religion naturelle"ou"religion du coeur". Une telle religion est non révélée. Diderot la définit ainsi dans l'Encyclopédie :"Ce que je trouve écrit en moi-même du doigt de Dieu et ce que les hommes vains, superstitieux et menteurs ont gravé sur la feuille et sur le marbre"(article"Religion naturelle"). Le coeur est le lieu de l'écriture divine, éternellement présente en nous, à la différence de la scène biblique initiale qui présente un événement, un fait historique, une révélation qui justifie un récit et des témoignages. Le coeur est le lieu d'une révélation intérieure et la gravure qu'il reçoit est l'expérience du pur senti comme transparence. Immédiateté. Présence.

Le récit biblique et la lente exégèse n'ont pas par contre cette vertu d'immédiateté, car le temps est le temps de la dénaturation où se produit le mélange et l'obscurcissement des signes. Temps de l'opacité et de l'interprétation lente et difficile.

A l'inverse l'écriture du coeur institue l'éternité de la pure sensation. Ce qui est ainsi gravé dans mon coeur, c'est une non-écriture, c'est ce que je sens immédiatement et ce qu'autrui peut lire en moi : la pure sensation dépouillée de l'artifice des signes. Il n'y a alors pas d'interprétation possible.

LA RELIGION NATURELLE

Nous lisons dans l'Encyclopédie de Diderot :"Le culte intérieur réside dans l'âme et c'est le seul qui honore Dieu. Il est fondé sur l'admiration qu'excite en nous l'idée de sa grandeur infinie, sur le ressentiment de ses bienfaits et l'aveu de sa souveraineté. Le coeur pénétré de ces sentiments les lui exprime par des extases d'admiration, des saillies d'amour et des protestations de reconnaissance et de soumission. Voilà le langage du coeur, voilà ses hymnes, ses prières et le seul digne de sa divine majesté. C'est aussi celui que Jésus-Christ est venu substituer aux cérémonies judaïques"(2) . Le Christ apparaît ici comme la figure même de l'humain contre le particularisme juif. C'est ce que nous lisons également sous la plume de Jean-Jacques Rousseau dans une lettre à M. de Franquières : le Christ se serait détourné du plus vil des peuples de la terre pour aller vers le genre humain.

L'obéissance que prescrit cette religion naturelle n'est nullement définie par l'idée du bien dont des hommes vains et superstitieux auraient gravé les critères sur du papier ou sur du marbre. L'obéissance s'exprime plutôt comme un laisser-faire dans l'éloignement des représentations. Le coeur est innocent par delà ou en-deçà du bien et du mal. Il définit l'espace d'une impulsion semblable à celle de la nature.

L'abolition du devoir-être et l'expression d'une bonté originelle qui s'expriment dans la religion naturelle, participent de l'entreprise générale au XVIIIème siècle, d'abolition de la transcendance. Ce non-texte gravé par Dieu dans le coeur et en l'absence de signes et de langue particulière est la même chose que la nature qui coule en nous : Dieu ou la nature. Un lecture du panthéisme de Spinoza se dévoile au Siècle des Lumières.

Le coeur, dans le refus de la révélation et le refus du devoir-être, dessine l'absence de la transcendance et ouvre l'espace d'un salut laïc.

LES JUIFS COMME INFLATION DES SIGNES

De quelle absence de coeur, le caractère juif est-il le signe? Il faudrait dire plus exactement que l'absence de coeur des Juifs est le lieu du déploiement des signes. Les Juifs exilés de leur terre sembleraient développer une socialisé purement conceptuelle et acritique. L'absence de fondation sensible des concepts désigne le lieu du coeur absent. Coeur que les écrivains des Lumières décrivent comme une passion-signe ouvrant l'espace de la lecture immédiate et transparente du pur senti.

Les Juifs à l'inverse opèrent une déconnection du signe et de la passion. La philosophie des Lumières renouvelle ici la caractérisation chrétienne des Juifs :"Israël selon la lettre". L'Eglise s'était appelée :"Israël selon l'esprit"; la modernité révolutionnaire pourrait s'appeler:"Israël selon le coeur". Selon le coeur et selon la volonté. Car les Juifs semblent ne pas avoir non plus de volonté. La volonté est garantie par le coeur comme la monnaie en circulation est garantie par l'existence de réserves d'or. La volonté générale conduit chacun, selon Rousseau, à renoncer à son intérêt personnel. Or les philosophes disent que les Juifs, ne connaissant que des intérêts personnels et particuliers, sont cupides et égoïstes, et comme tels, sont dans l'espace des échanges économiques un facteur d'inflation. On les accuse de corrompre les métaux nobles et de produire une monnaie dépréciée.

Leur rapport à l'argent serait le même que leur rapport à la lettre : une inflation de signes.

Il faudrait alors vider l'absence de coeur des Juifs du contenu qu'ils y ont mis : le Talmud. Ce vaste corpus législatif organise le rituel juif contrairement au coeur qui, selon les termes de Diderot, répète la nature dans un cri.

Le cri du coeur n'est pas un signe.

Or le Talmud occupe la place du coeur absent. Il faudrait alors supprimer le Talmud pour laisser crier le coeur. Mais dans cette suppression, ce sont également les Juifs qui vont disparaître. Le lieu du coeur - perdu ou peut-être difficile à déterminer - se restituerait-il dans la suppression des Juifs?

POURQUOI Y A-T-IL DES JUIFS PLUTOT QUE RIEN ?

L'oppression et le mépris dont les Juifs sont universellement victimes selon les descriptions que nous lisons au Siècle des Lumières, produit paradoxalement l'espace même de l'universalité. Jésus qui n'était pas un talmudiste, comme le précise (faussement) (3) l'Encyclopédie , se serait détourné, selon Rousseau,"du plus vil des peuples de la terre"pour aller vers"le genre humain". Le mépris universel pour les Juifs devient étrangement un lieu possible pour l'universalité. Il faudrait alors pour y accéder, le vider des Juifs et l'investir du contenu positif de l'humanité. Celui qu'enseigne la religion du coeur : gnose dans l'abolition des littératures et des langues.

Les Juifs, à l'époque de la Révolution Française, furent le laboratoire d'une production moderne. Ils avaient toujours été là, depuis des temps immémoriaux, et dans un instant fondateur, ils allaient réaliser le passage d'un statut presque animal (comme les décrivent les auteurs des Lumières) au statut politique et rationnel.

Les hommes des Lumières vont créer un homme en la personne émancipée du Juif, et toute la réalité n'apparaît plus que comme du réel travaillé par les mains de l'homme qui y reconnaît et y reproduit indéfiniment sa marque. La modernité révolutionnaire agit comme si le but du travail humain était la production d'un homme. L'insertion des Juifs dans la modernité aurait-elle cette fonction : installer l'Occident en lieu et place du Dieu créateur? Lieu qui serait celui du coeur?

Le lieu de l'universel, désigné par la place des Juifs, est étrangement paradoxal : il conjugue à la fois le sens et le non-sens. Le sens est dans la pure transparence et présence immédiate de tout ce qui n'est pas juif. Le non-sens est dans l'opacité de la particularité juive dont il faut se détourner. Quel est ce non-sens? Il a été désigné depuis saint Paul et dans toute l'histoire de l'Occident, comme le maintien de la pratique inutile de la circoncision extérieure et charnelle. Ici résonne l'équivalence de la double caractérisation d'Israël par l'Eglise :"Israël selon la chair"ou"Israël selon la lettre". La lettre et la chair (circoncise) s'effacent pour qu'advienne le règne de l'esprit.

Pourquoi faut-il un exemple réel, matériel et particulier - l'éloignement-résorption des Juifs dans le projet universel - pour développer l'espace d'une compréhension purement intelligible et formelle? Le formalisme du principe trouve ici obscurément et paradoxalement sa justification dans un élément matériel. Le problème de l'effacement-inscription des Juifs vient contredire le principe d'intelligibilité, tout en laissant à l'Occident les éléments féconds et ininterrogés de sa propre survie. Car le besoin qu'il y ait des Juifs, peut s'exprimer de façon positive, comme la présence d'une autre réalité à penser, celle d'une matérialité formelle. En effet les Juifs conjuguent en eux-mêmes ce que l'Occident sépare. Le dualisme métaphysique sépare le corps et l'esprit, la lettre et le sens. Il est impossible à l'intérieur du dualisme, de concevoir le passage d'un texte à un autre texte. Une écriture est, soit soumise à une exégèse qui remplace sa littéralité par un contenu intelligible, soit cataloguée comme poétique et littéraire, et alors rejetée hors du sens. Le passage d'un texte à un autre est alors impensable. Ce passage est pourtant l'expérience littéraire proprement juive et qui est en même temps la modalité de l'existence juive autour du livre. C'est ainsi qu'Emmanuel Lévinas le décrit :"Lire la Bible, c'est écrire le Talmud".

Les Juifs seraient cet élément matériel particulier : la pointe obscure de non-sens qui, dans l'histoire de l'Occident, résiste à l'intelligibilité transparente et universelle, et qui, du sein de sa résistance, permet le passage à un autre sens, un autre texte.

Un commentaire traditionnel rapporte comment se fit le don des Tables de la Loi :"Les Tables avaient une largeur de six palmes. Deux palmes étaient entre les mains de Dieu. Deux palmes entre les mains de Moïse. Au milieu, deux palmes étaient vides". Le Maharal de Prague, écrit André Néher, voit dans cet espace vide l'idée essentielle du commentaire. L'association entre Dieu et l'homme, l'Alliance, ne serait rendue possible que par les deux palmes intermédiaires vides. Comme si la dimension prophétique de la parole ne s'ouvrait que dans cette inadéquation. Place vide pour l'infinitisation du sens.


1. Le texte biblique est très clair lorsqu'il différencie"sur","vers"et"dans"le coeur. Les commentaires (Midrach Rabbah, Ed. Verdier) disent que le méchant parle"dans"son coeur, alors que les bons et les justes parlent"vers"ou"sur"le coeur. Les traductions, à l'exception de celle de André Chouraqui, emploient indistinctement et sans souci du texte hébraïque :"dans le coeur".

2. Les écrivains des Lumières associent le Christ à leur doctrine de religion naturelle ou religion du coeur. C'est une méconnaissance de la source hébraïque des Evangiles, puisqu'on peut lire ces paroles de Jésus dans l'Evangile de Jean :"Ce que j'enseigne ne vient pas de moi mais de Celui qui m'a envoyé. Si quelqu'un veut faire sa volonté, il connaîtra au sujet de ce que j'enseigne, si cela vient de Dieu ou bien si moi je parle en tirant cela de mon propre coeur. Celui qui parle en tirant (ce qu'il enseigne ) de son propre coeur recherche sa propre gloire, mais celui qui recherche la gloire de celui qui l'a envoyé, celui-là est véridique et il n'y a pas d'injustice en lui. Est-ce que Moïse ne vous a pas donné l'instruction et la norme?..."(Jean 7, 16-19)

Pourquoi traduire"de mon propre coeur"alors que le grec du Nouveau Testament dit"ap emautou"? Claude Tresmontant propose cette explication : l'expression hébraïque"milibi"="de mon propre coeur"en Nombres 16,28, a été traduite en grec dans la Bible des Septante par"oti ouk ap emautou". Il est donc vraisemblable que le grec du Nouveau Testament s'inscrive dans cette même logique.

Maintenant à quelle loi de Moïse, Jésus fait-il allusion? Il s'agit d'un verset des Nombres (15, 39) qui fait partie des"613 commandements":"Vous vous rappellerez tous les commandements de l'Eternel, afin que vous les exécutiez et ne vous égariez pas à la suite de votre coeur et de vos yeux qui vous entraînent à l'infidélité".

Il est mauvais de suivre la voie du coeur. Un autre texte des Evangiles nous le confirme :

"Les choses qui sortent de la bouche viennent du coeur, et ces choses-là souillent l'homme. Car du coeur viennent les mauvaises pensées, les meurtres, les adultères, les fornications, les vols, les faux témoignages, les injures..."(Mathieu 15, 17)

Le coeur n'est pas bon en lui-même. Les paroles des Evangiles citant Moïse, en témoignent. C'est pourquoi une approche de cette question devrait se faire en considération du thème juif et chrétien de la circoncision du coeur.

3. Il parait évident que Jésus, comme tous les Juifs , avait étudié le Talmud qui est la base de l'enseignement du judaïsme. Les textes des Evangiles sont manifestement des échos de cet enseignement. Cette étude sur le thème du coeur issue du livre"Les Juifs ont-ils du coeur ?", devra se poursuivre par d'autres textes inspirés par cette proposition talmudique :"le coeur à la bouche n'est pas dévoilé". Cette dualité, ce décentrement qui marque notre humanité selon la pensée juive et hébraïque s'oppose à nouveau à l'illusion occidentale d'un fond d'authenticité de la personne humaine. Cette illusion fonctionnant sur un vide (la soit disant authenticité ultime) a nourri abondamment l'antisémitisme : les Juifs seraient de mauvaise foi, et pour que l'humanité de bonne foi arrive à ce fond et puisse s'y tenir, il faudrait éliminer ceux qui semblent faire obstacle à ce voeu pieux.


Du coeur, de la prière et de quelques maladies,
Ainsi que de la ressource du désir

"Une espérance qui traîne en longueur est une maladie du coeur ;

un désir satisfait est un arbre de vie"

Proverbes de Salomon 13, 12

A l'époque des fêtes de Tichri, nous nous engageons dans un temps profond et long de prières. Si ce temps est ritualisé et prescrit, des textes de notre tradition nous invitent cependant à une prudence en général à l'égard de l'allongement des prières. Il s'agit d'un commentaire d'un verset des Proverbes dans le Traité Berakhot du Talmud. Le verset dit :"Une espérance qui traîne en longueur est une maladie du coeur ; un désir satisfait est un arbre de vie". Le commentaire du Talmud indique à ce propos que"celui qui veut trop allonger la prière, il aura mal au coeur". Comme si la prière trop longue pouvait malencontreusement s'identifier à une espérance vide ou à un désir insatisfait.

Or la prière, la tefila, est définie dans nos textes comme avodah chebalev, le service qui est dans le coeur. Si la prière est ce service divin qui vient du coeur, en quoi son allongement pourrait-il provoquer une maladie? De quelle nature serait cette maladie? Le texte des Proverbes nous donne une clé : une espérance non satisfaite est une maladie du coeur. Et comme antidote, le désir qui est un arbre de vie.

La maladie du coeur

Que se passe-t-il dans l'allongement du temps de la prière? Celui qui prie attend que sa demande soit satisfaite et rallonge dans ce but le temps de sa prière. Ouvrant ainsi ce temps creux et vide de l'attente non comblée et vaine. L'orant produit sa propre vacuité. Ce que dit bien en hébreu le mot ma'hala, maladie, qui contient en lui le mot 'hol qui signifie aussi le vide. De même que le coeur est un muscle vide et creux, de même la maladie est un état de vide que l'on pourrait décrire ainsi : quand un homme attend et que son désir n'est pas comblé et quand il attend jusqu'à l'extinction même de son désir. Nous percevons alors qu'il y a dans la prière le risque d'un anéantissement du désir qui pourtant est lié si profondément à notre condition de créature et à l'existence du monde.Un autre texte biblique décrit cet état d'attente et d'insatisfaction d'où vont provenir une multitude de malheurs. Il s'agit de la sidra Be'houqotai (Lévitique chap.26 et sq.) qui rappelle les bénédictions qui découlent de l'observance des commandements et les malédictions qui suivent de leur non observance. Nous lisons :"Mais si vous ne m'écoutez pas... je susciterai contre vous un fléau effrayant, la consomption, la fièvre, qui font languir les yeux et défaillir l'âme"(Lev.26, 14-16). Rachi explique :"Les yeux attendent avec impatience et languissent à voir soulagement et guérison et finalement c'est en vain, et les membres de sa famille sont douloureusement affectés par sa mort. Tout désir non réalisé et tout espoir traînant en longueur sont nommés languissement des yeux". L' énumération des malédictions est terrifiante, mais nous pouvons lire avec étonnement que cette série de malheurs commence avec une forme d'attente dépourvue de la dimension du désir.

Nous savons que l'attente peut être féconde et positive. N'est-elle pas la forme même de l'espérance messianique? N'a-telle pas structuré l'existence du peuple juif au long des siècles? Mais il s'agit dans les textes que nous lisons, le commentaire talmudique du verset des Proverbes et le commentaire de Rachi sur le verset du Lévitique, d'une autre forme d'attente. Une attente qui ne se nourrirait que d'elle même jusqu'à l'épuisement de son objet, jusqu'à l'extinction du désir. Une attente engrangée dans le temps de la prière. Vacuité auto-alimentée par le vide même du coeur.

Or le coeur est un moteur central qui répartit le sang vers le haut et vers le bas de l'organisme. Il est au service de tout le corps, de la pensée et des désirs, de l'homme tout entier. Cette fonction physiologique du coeur devrait pouvoir aussi s'entendre dans sa conception liturgique et religieuse. Nous savons que le coeur a remplacé l'autel du Temple et que la prière a remplacé la pratique des sacrifices. Mais si la flamme doit brûler en permanence sur l'autel, ce n'est pas l'autel qui est le lieu d'une dévotion. Ce qui brûle sur l'autel doit produire une fumée et une odeur agréable qui montent vers le haut. Le service du coeur-autel n'a pas lui-même comme destination, mais un autre que soi.

Aujourd'hui, l'inflation du coeur

Aujourd'hui en l'absence des grandes idéologies et des religions qui ont forgé l'esprit occidental, le coeur semble avoir pris une place grandissante. Outre l'inflation des médias à tout propos, il est intéressant et inquiétant de savoir que dans nombre de sectes, on conduit les adeptes à de longues méditations au lieu même du coeur. Certaines personnes que j'ai pu rencontrer et qui sont sorties de cette emprise, ont cependant conservé des séquelles physiques et mentales de ces pratiques. S'il est vrai que les grandes traditions asiatiques ont promu des méditations de ce type, elle conviennent peut-être à ces civilisations et à leurs traditions ; mais lorsqu'elles sont importées en Occident à la faveur de doctrines gnostiques toujours présentes et qui appellent à un éveil de la divinité en soi, le sens des traditions asiatiques est méconnu, et il ne reste pour les amateurs de la révélation du divin en soi, qu'une broutille d'ésotérisme qui ressemble fort à la fable où la grenouille veut se faire aussi grosse que le boeuf.Plus sérieusement la question du coeur se trouve au centre d'un ouvrage comme celui de Luc Ferry, L'homme-dieu ou le sens de la vie, comme si le sens de la vie se polarisait sur le coeur, comme si l'autel qu'est le coeur devenait la divinité elle-même, comme si nous assistions à un processus d'auto-divinisation de l'humain. Or cette avancée du coeur avait déjà commencé dans la culture occidentale, ici en France, à l'époque de la Philosophie de Lumières.

La religion naturelle ou religion du coeur

Nous lisons dans l'Encyclopédie de Diderot :"Le culte intérieur réside dans l'âme et c'est le seul qui honore Dieu. Il est fondé sur l'admiration qu'excite en nous l'idée de sa grandeur infinie, sur le ressentiment de ses bienfaits et l'aveu de sa souveraineté. Le coeur pénétré de ces sentiments les lui exprime par des extases d'admiration, des saillies d'amour et des protestations de reconnaissance et de soumission. Voilà le langage du coeur, voilà ses hymnes, ses prières et le seul digne de sa divine majesté. C'est aussi celui que Jésus-Christ est venu substituer aux cérémonies judaïques". Le Christ apparaît ici comme la figure même de l'humain contre le particularisme juif. C'est ce que nous lisons sous la plume de Rousseau dans une lettre à M. de Franquières (15 janvier 1769) : le Christ se serait détourné du plus vil des peuples de la terre pour aller vers le genre humain.

L'obéissance que prescrit cette religion naturelle ou religion du coeur n'est nullement définie par l'idée du bien dont des hommes"vains et superstitieux"selon Diderot, auraient gravé les critères sur du papier ou sur du marbre. L'obéissance s'exprime plutôt comme un laisser-faire dans l'éloignement des représentations. Le coeur est innocent par delà ou en deçà du bien et du mal. Il définit l'espace d'une impulsion semblable à celle de la nature. L'abolition du devoir-être et l'expression d'une bonté naturelle qui s'expriment dans la religion naturelle, participent de l'entreprise générale au XVIIIè siècle d'abolition de la transcendance. Ce non-texte gravé par Dieu dans le coeur en l'absence de signes et de langue particulière serait la même chose que la nature qui coule en nous. L'existence juive en serait le contre-exemple. Comme si les Juifs n'avaient pas de coeur. L'ouvrage publié en collaboration avec Henri Meschonnic, Les Juifs ont-ils du coeur? Discours révolutionnaire et antisémitisme, est une exploration des voies surprenantes du coeur en Occident.

De quelle absence de coeur le caractère juif serait-il le signe? Il faudrait dire plus exactement que l'absence de coeur des Juifs est le lieu du déploiement des signes et de la littérature. Les Juifs exilés de leur ancienne patrie sembleraient développer, dans les critiques qui leur sont adressées, une socialité purement conceptuelle et acritique. Il produisent un surplus de littérature non fondée dans une expérience sensible. Inflation qui désignerait le lieu du coeur absent. Le coeur serait pour les Philosophes cette réserve d'or qui garantit la monnaie en circulation. Or les Juifs, disent-ils, ne connaissent que des intérêts personnels et égoïstes ; ils sont cupides et égoïstes. On les accuse de corrompre les métaux nobles et de produire une monnaie dépréciée. Leur rapport à l'argent serait le même que leur rapport à la lettre : une inflation de signes.

Il faudrait vider leur absence de coeur du contenu qu'ils y ont mis : le Talmud et la Cabale. Le vaste corpus législatif du Talmud organiserait le rituel juif contrairement au penchant du coeur qui, selon les termes de Diderot, répète la nature dans un cri. Le Talmud ainsi occuperait la place du coeur absent des Juifs. Il faudrait alors supprimer le Talmud pour laisser crier le coeur.

Mais dans une telle suppression, n'est-ce pas les Juifs qui risquent de disparaître? Le lieu du coeur - perdu ou peut-être difficile à déterminer - se restituerait-il dans la suppression des Juifs?

Le coeur serait-il dans la modernité le substitut des Juifs?

La religion des Lumières reprenant le thème d'une nouvelle alliance écrite"sur le coeur"dont parle le prophète Jérémie (31, 30-33), déploiera son assise dans l'intériorité du coeur (1) et dans l'abandon de tous les rites, de toutes les langues, de tous les particularismes. Les Juifs apparaissent dans cette argumentation comme l'exemple même du particularisme à supprimer. Cette gravure dans l'intériorité du coeur serait pour les Philosophes plus originelle, plus authentique que celle des Tables de la Loi que reçut Moïse. Diderot la définit ainsi dans l'Encyclopédie :"Ce que je trouve écrit en moi-même du doigt de Dieu"à la différence de ce que"les hommes vains, superstitieux et menteurs ont gravé sur la feuille et sur le marbre"(article"Religion naturelle"). Le coeur serait le lieu de l'écriture divine éternellement présente en nous, à la différence de la scène biblique qui présente un événement, un fait historique, une révélation qui justifie un récit et des témoignages. Scène qui ouvre l'espace d'un dialogue, d'une altérité entre le Créateur et la créature. Le coeur des Lumières est par contre le lieu d'une révélation intérieure et la gravure qu'il reçoit est l'expérience du pur senti comme transparence. Immédiateté. Présence.

Le récit biblique et la lente exégèse n'ont pas cette vertu d'immédiateté, car le temps est le temps de la dénaturation où se produit le mélange et l'obscurcissement des signes. Temps de l'opacité et de l'interprétation lente et difficile. A l'inverse l'écriture du coeur institue pour les Lumières, l'éternité de la pure sensation où l'humain tend à se confondre avec le divin.

L'effacement de la littérature, du temps et du dialogue conduit, au nom du coeur, à l'effacement des Juifs.

Le coeur dans la tradition hébraïque

Un verset du Livre des Nombres nous avertit de ce danger :"Cela formera pour vous des franges dont la vue vous rappellera tous les commandements de l'Eternel, afin que vous les exécutiez et ne vous égariez pas à la suite de votre coeur et de vos yeux qui vous entraînent à l'infidélité"(Nbres 15, 39). Ce verset qui est rappelé dans la suite de la prière du Chema Israël est classé dans le Sefer Ha'Hinou'h (Le Livre des commandements) parmi les commandements négatifs qui interdisent la sorcellerie et les relations avec les idolâtres. Le commentaire précise que le penchant des yeux conduit à l'impudicité et le penchant du coeur à l'apostasie. L'apostasie est un risque extrêmement grave qui est évoqué dans ce verset des Psaumes :"Le méchant dit en son coeur : il n'est point de Dieu!"(Ps. 53, 2). Le coeur serait-il le lieu du risque de l'oubli de la réalité de Dieu? L'intériorité du coeur semble recéler de bien graves dangers. Cela est évoqué dans le Midrach Rabbah à propos Noé lorsqu'il est écrit :"...car les conceptions du coeur de l'homme sont mauvaises dès son enfance"(Genèse 8, 21). Le midrach commente :"Les scélérats sont prisonniers de leur coeur. Ainsi :"l'insensé dit dans son coeur","Esaü dit dans son coeur"..."Aman dit dans son coeur". Par contre les justes disposent de leur coeur..."(Ed. Verdier, p.356). Rabbi Tsadok HaCohen de Lublin écrit également dans Ressisé Laila (Les paupières de la nuit) que"la racine d'Amalek est dans le coeur". Or Amalek n'est-il pas le pire ennemi d'Israël comme le fut cette hydre du XXè siècle qui se prenant pour la divinité ainsi qu'il le disait dans ses discours, voulut exterminer les Juifs qui portent témoignage de la différence du Créateur et de la créature?

Si l'intériorité du coeur est mauvaise et peut conduire à l'apostasie, que faire de son coeur? Il faut pouvoir disposer de son coeur, comme les justes, et ne pas se laisser aller à son penchant. C'est peut-être ce que les textes anciens nous invitent à penser sous le concept de la circoncision du coeur.

Le désir ou l'antidote

Comme nous l'enseigne le texte des Proverbes, l'allongement du temps de la prière produit un vide semblable au vide du coeur lui même où l'attente sans objet s'exténue et où s'abolit la désir. Cette attente qui se prolonge a deux inconvénients majeurs : elle n'est pas comblée et elle abolit le désir. Elle devient une attente flottante tandis que se creuse le vide et que s'accumulent les risques de maladie. Or le désir est"un arbre de vie". Il faut donc revivifier la source du désir comme antidote à la maladie du coeur. Quelle est la source du désir? Si le monde ne reste qu'intérieur, la personne se détruit elle-même dans cette attente. Cette destruction, nous l'avons vu précédemment, peut conduire à un paroxysme où l'homme voudrait s'auto-diviniser, risquant ainsi de s'abolir soi-même et d'abolir la création. Le problème est d'être et d'exister, c'est-à-dire de passer par le monde et la matière. Car s'il n'y a pas de confrontation à la réalité, il n'y a pas de réalité non plus. Si la volonté du Créateur est passée dans la matière, nous devons suivre également ce chemin pour exister. C'est le chemin du désir. Le Traité Berakhot, en commentaire du verset des Proverbes, précise que l'antidote à la maladie du coeur ou à l'allongement des prières, vient dans l'étude de la Torah. Car le désir naît de l'étude.

L'espace vide du coeur doit pouvoir conduire vers un autre que soi. C'est peut-être ainsi que l'on peut entendre ce commentaire sur le don des Tables de la Loi :"Les Tables avaient une largeur de six palmes. Deux palmes étaient entre les mains de Dieu. Deux palmes étaient entre les mains de Moïse. Au milieu, deux palmes étaient vides"Le Maharal de Prague, écrit André Néher, voit dans cet espace vide l'idée essentielle du midrach. L'association entre Dieu et l'homme, l'alliance, ne serait rendue possible que par les deux palmes intermédiaires vides. Comme si la dimension prophétique de la parole ne s'ouvrait que dans cette inadéquation. Place vide pour l'infinitisation du sens.

Monique-Lise Cohen

Je voudrais remercier M. le Rav Alain Lévy de qui je tiens beaucoup de ces enseignements ainsi que Mme Line Bouvier et M. Eliah Zabaly.

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1. Le texte biblique est très clair lorsqu'il différencie"sur","vers"et"dans"le coeur. Les commentaires (Midrach Rabbah) disent que le méchant parle"dans"son coeur alors que les bons et les justes parlent"vers"ou"sur"le coeur. les traductions, à l'exception de celle d'André Chouraqui, emploient indistinctement"dans le coeur".


JE SUIS EN OCCIDENT, MAIS MON COEUR EST EN ORIENT
Variations autour d'une phrase de Juda Halevi

 

Juda Halevi (1) qui vivait dans la splendeur de l'Espagne à la fin du XIème siècle et au début du XIIème siècle, écrivait ainsi: "Mon coeur est au Levant, mais je vis à la pointe de l'Occident, comment puis-je avoir goût à la vie ?" (2) Parlait-il de nostalgie ? Evoquait-il une splendeur plus grande, orientale ou primordiale ? La nostalgie de l'histoire antique et orientale des Hébreux n'a cependant jamais effacé celle des Juifs. Car l'Orient en hébreu, ne dit pas l'archaïque derrière soi, mais ce qui est devant. Le judaïsme que la traduction grecque de la Bible a tourné vers l'Occident, a cependant porté avec lui, dans les voies de l'exil, la double dimension orientale et occidentale. Duplicité qui abolit les nostalgies identitaires. Mystère inventeur d'avenir. Entre l'Egypte et la terre promise : le livre La terre est pour le judaïsme, non pas la terre natale ou la terre mère, mais la terre promise. La terre natale serait plutôt l'Egypte que les Hébreux quittèrent grâce à l'intervention divine que le texte biblique compare au geste d'une sage femme. Déjà au début de récit de la Genèse, Abraham répondant à un appel divin, quitte sa terre natale. Le geste d'Abraham inaugure ainsi l'existence juive ; il quitte son lieu natal pour aller vers la terre de la promesse. Abraham est chaldéen, il parle cette langue et il ignore le Nom de Celui qui l'appelle. Dans le geste même de son départ, il reçoit le nom d'Hébreu. Le caractère hébraïque ne commence pas avec un texte fondateur clair à luimême. Il ne ressemble pas à la manière radicale dont les Grecs se différencient des Barbares. Le texte hébraïque est un texte en commentaire d'un autre texte. La parole de la promesse ne montre donc rien de ce que serait l'origine. Elle ne dévoile aucun espace pour la vision. Elle est une praxis aveugle dont le modèle est prophétique. Le rapport à la terre ne se définit jamais comme le regret de la terre natale, Chaldée ou Egypte, que l'on a quittée. La terre demeure, comme pour Abraham, la terre d'une promesse. Et même lorsque beaucoup plus tard, les Hébreux furent installés sur leur terre, les prophètes les exhortèrent toujours à mériter cette terre. La Torah, le texte "fondateur" du judaïsme, est donnée dans le désert qui est par excellence le lieu de la non installation. La parole se ressource au désert qui est ce chemin entre la terre natale que l'on a quittée et la terre promise, il défait l'illusion de l'immédiateté ou du présent ancré dans la vérité d'une bonne nature. Le désert opère un décentrement, il arrache les Hébreux à la répétition de l'identique. Le désert, entre l'empire et le lieu de la promesse, dévoile qu'il n'y a pas l'origine et il laisse advenir la parole comme non originelle. Maurice Blanchot écrit ainsi : "Dieu, lorsqu'il parle, a comme besoin d'entendre sa propre parole devenue ainsi réponse répétée en l'homme, où elle peut seulement s'affirmer, et qui en devient responsable" (Le livre à venir). De la non identité de la bouche et du coeur La parole hébraïque ne semble pas présentifier les choses dans l'adéquation à l'origine. Elle est un faire dont le modèle est prophétique. M. Blanchot la décrit ainsi : "Quand tout est impossible, alors la parole prophétique qui dit l'avenir impossible, dit aussi le "pourtant" qui brise l'impossibilité et restaure le temps" (Op. cit.). La parole prophétique ouvre la place vide pour l'infinitisation du sens. Cette inadéquation, cette dissociation semble être évoquée par cette sentence de la tradition hébraïque : "le coeur à la bouche n'est pas dévoilé" (Midrach Kohelet Rabba XII, 9 qui est un remaniement du Traité Sanhédrin 99 a du Talmud de Babylone). Cette réflexion du Talmud et du Midrach indique traditionnellement que la date des temps messianiques n'est pas dévoilée. Il y aurait donc comme un secret du coeur à l'écart de la profusion des paroles. Un épisode biblique met en valeur cette dissociation. Lorsque Moïse envoya les explorateurs découvrir la terre promise, ceux-ci revinrent en médisant de la terre. Sauf Josué et Caleb (Nombres 13 et 14). Rachi précise dans son commentaire (Nombres 14 : 24) que Caleb (dont le nom signifie "comme le coeur") avait deux esprits, "l'un s'exprimait par les lèvres, l'autre par le coeur. Aux explorateurs, il avait dit "je suis de votre côté dans le complot", mais pour son coeur, il était décidé à dire la vérité et c'est par cela qu'il avait eut la force de les faire taire". Il y a comme une force de décision muette du coeur. Cette force de décision silencieuse est très grande, car elle a le pouvoir à la fois d'inspirer des paroles substitut à Caleb et de faire taire les explorateurs. Quelle est cette force ? De quel silence vient-elle ? Une telle dissociation entre le silence et la profusion des paroles se déploie dans toute la tradition hébraïque autour du Nom de Dieu. Le Nom Tétragrammatique YHWH est dans l'expérience juive et hébraïque, imprononçable. Il s'écrit mais ne se dit pas. Le Nom est l'écriture de l'indicible. Ou encore l'indicible est ce qui précisément s'écrit. Toutes les paroles s'amplifient alors du retrait silencieux du Nom de Dieu. Silence du Nom qui est la place vide pour l'infinitisation du sens. Quel pourrait être alors le rapport entre le Nom indicible et écrit, et le retrait ou la force silencieuse du coeur ? L'écriture du Nom est-elle liée au coeur ? Le Tétragramme YHWH est le nom qui désigne la séfira Tiferet correspondant au coeur dans le dessin de l'Arbre de vie (R. Moïse Cordovero, Le Palmier de Débora, Ed. Verdier, p. 165, note 359 de Ch. Mopsik). Des textes de la Cabale hébraïque évoquent cette dissociation ainsi que des procédés théurgiques d'unification. R. Ezra de Gérone écrit dans son Commentaire du Cantique des Cantiques : "Avec sa bouche, on l'évoquera (le Nom sacré) par ses substituts, et en son coeur on le réunira dans sa forme et dans sa graphie" (Charles Mopsik, Les grands textes de la Cabale : les rites qui font Dieu, Ed. Verdier, p.89). Puisque le Nom imprononçable peut être écrit sur le coeur et que cette écriture ne doit pas passer comme telle à la profération par la bouche, pouvons-nous dire que cette duplicité du coeur et de la bouche, destructrice d'identité (identité qui serait l'adéquation du coeur et de la bouche) installe le Juif dans ces deux dimensions occidentale et orientale ? Que seraient l'Orient et l'Occident en regard de la bouche et du coeur ? La religion du coeur en Occident L'Occident a développé toute une thématique du coeur, en particulier au XVIII ème siècle, dans le cadre de la philosophie des Lumières et de la "religion naturelle" ou "religion du coeur" dont Diderot fait l'éloge dans I'Encyclopédie et Rousseau dans l'Emile ("Profession de foi du vicaire savoyard"). Le coeur, selon les philosophes, est le lieu de l'écriture divine, en écho au texte biblique où le prophète Jérémie annonce une nouvelle alliance gravée dans (ou plus exactement "sur") le coeur (4) (Jéremie 31: 30-33). Le christianisme s'est édifié sur le principe de cette Nouvelle Alliance, dans l'abandon des rites juifs. La Nouvelle Alliance inscrite dans le coeur semble venir remplacer les juifs. Le coeur serait-il dans la modernité le substitut des juifs ? De quelle gravure s'agit-il ? Cette gravure s'apparente à celle des Tables de la Loi données à Moïse ; mais elle serait plus originelle, plus authentique, définissant la possibilité d'une "religion naturelle" ou "religion du coeur". Diderot la définit ainsi dans l'Encyclopédie : "Ce que je trouve écrit en moi-même du doigt de Dieu et ce que les hommes vains, superstitieux et menteurs ont gravé sur la feuille et sur le marbre" (article "Religion naturelle"). Le coeur est ainsi le lieu d'une révélation intérieure. La gravure du coeur est l'expérience du pur senti comme transparence. Immédiateté. Présence. Le temps, par contre, est le temps de la dénaturation où s'effectuent le mélange et l'obscurcissement des signes. Temps de l'opacité et de l'interprétation lente et difficile. L'écriture du coeur institue à l'inverse l'éternité de la pure sensation. Ce qui est ainsi gravé dans le coeur, c'est une non-écriture, ce que l'on sent immédiatement et ce qu'autrui peut lire en nous : la pure sensation dépouillée de l'artifice des signes. Il n'y a pas d'interprétation possible. Le coeur comme passion-signe ouvre l'espace de la lecture transparente du pur senti. Les Juifs à l'inverse opèrent une déconnection du signe et de la passion, c'est pourquoi les écrivains des Lumières semblent dire que les Juifs n'ont pas de coeur. De quelle absence de coeur, le caractère juif serait-il le signe ? Il faudrait dire plus exactement que l'absence de coeur des Juifs est le lieu du déploiement des signes. Leur rapport à l'argent serait le même que leur rapport à la lettre : une inflation de signes. L'immense corpus littéraire du judaïsme organiserait un espace factice, contraire au coeur qui selon les termes de Diderot, répète la nature dans un cri. En Occident, le coeur est dévoilé à la bouche dans l'idéal d'abolition des livres et des signes. Dévalorisation de l'écriture au profit de la parole vive. Le coeur comme lieu de l'écriture divine clôt ainsi l'articulation des paroles - des voyelles et des consonnes , du souffle et du corps de la lettre - pour ne laisser surgir qu'un cri. L'Occident tout entier préoccupé de cette vérité divine interne au coeur, a cependant et très paradoxalement déployé une immense littérature pour en témoigner. Ce paradoxe fait fonctionner l'Occident, et il est également l'élément fécond de sa survie ou de ses résurrections littéraires. Pourrait-on dire que l'Orient de l'Occident est sa littérature? Littérature comme surcroît de sens ou plutôt surcroît de la lettre sur le sens par où se déploient d'autres sens, d'autres textes possible. Quel est alors ce surcroît ? Gershom Scholem explique ainsi que ce qui résonne dans la poésie, c'est la "communication d'un incommunicable" c'est-à-dire le Nom de Dieu. Et c'est ainsi, écrit G. Scholem, que les poètes des nations se rapprochent des grands maîtres de la cabale ("Nom de Dieu ou théorie du langage" in Le Nom et les symboles de Dieu dans la mystique juive, Editions du Cerf, 1983). L'Unité dans la fracture de l'être L'Occident vit-il de l'illusion de l'unification réalisée du coeur et de la bouche, du Nom de Dieu et du flot des paroles ? Une telle unification relève plutôt de la magie. C'est dans la magie en effet, que l'évocation d'un nom suscite une entité (G. Scholem, Op. cit.). Une telle magie serait-elle la définition de la vérité en Occident ? La vérité comme adequatio rei et intellectus laisse croire en l'ultime de l'unification. Mais c'est déjà ce que le mot grec d'aletheia pourrait laisser induire. Le non-voilement dit en termes hébraïques serait celui du dévoilement illusoire du coeur à la bouche. Par où s'abolirait la littérature. Comme Platon chasse les poètes de la cité. Que resterait-il de cette abolition ? Une bouche au service du coeur divin. Des paroles en service liturgique ou politique. Idéal politique occidental : fonder la vraie société où se joignent théorie et pratique. L'Orient par contre reste attaché aux textes sacrés incompréhensibles, c'est-à-dire excédant toute prise. Le texte sacré déborde la compréhension, et de ce débordement, fleurissent les commentaires, les récits et les contes. Le judaïsme maintient ouverte la dissociation. Un texte du prophète Zaccharie (14 : 9) dit ainsi : "Et YHWH sera roi sur toute la terre ; ce jour là YHWH sera Un et Son Nom sera Un". Comme si Dieu et Son Nom étaient dissociés, comme si l'unification devait se faire un jour. Plus tard. Et que dans cet entre-temps, l'homme chargé de cette fracture était porteur du projet d'unification. Mais non pas magicien technique ou politique de l'unité. Le porteur du projet d'unification porte en lui la béance de la dissociation de Dieu et de Son Nom par où s'investissent la lecture et l'écriture. Littérature et poème qui communiquent l'incommunicable. Indicible des lettres-voyelles inscrites sur le coeur et foisonnement des paroles-substitut que profère la bouche. Le Nom de Dieu n'est pas un nom secret, caché qu'il conviendrait de décoder pour susciter une entité ou réaliser une expérience fusionnelle. Quelles sont ces lettres ? En hébreu, les voyelles ne sont pas des lettres. Les lettres du Tétragramme, yod, hé et vav ainsi que la lettre aleph sont des consonnes vocaliques qui rendent possible la parole. Commentant la révélation du Nom à Moïse, lors de l'épisode du buisson ardent (Exode 3 : 14), Elie Munk écrit : "Les quatre lettres aleph, hé, vav et yod servent de signes phonétiques à toutes les consonnes ; celles-ci ne peuvent être articulées sans qu'elles soient associées à l'une d'entre elles, puisque les voyelles leur sont subordonnées. Elles constituent ainsi l'âme qui anime le corps de l'alphabet, à l'image du nom de Dieu qui communique la force vitale à toutes les sphères cosmiques. En outre ajoute Ibn Ezra, les quatre lettres aleph-hé-yod-hé et hé-vav-yod sont formées de sons aspirés et elles ne s'articulent que dans un souffle. Elles ne sont qu'une haleine et elles représentent ainsi le caractère immatériel des forces initiales qui furent à l'origine de la création et de l'existence. Ces noms sacrés nous mènent ainsi jusqu'au seuil des sources mêmes de la vie" (La voix de la Thora : l'Exode. Fondation S. et 0. Lévy. 1983) (5). Et Juda Halevi écrivait également : "Ce Nom (le Nom Tétragramme) nous est propre, puisque nul autre peuple que nous n'est pénétré de la nature de son objet. C'est un nom propre qui ne prend pas d'article, tandis que le nom d'Elohim en admet un, puisque l'on peut dire haélohim. La possession de ce nom est un des privilèges par lesquels nous avons été distingués. Le sens caché de ce nom nous échappe ; quant aux lettres qui le composent, elles ont la propriété d'être vocaliques. Or ce sont les lettres vocaliques aleph, hé, vav et yod qui déterminent la prononciation de toutes les consonnes ; puisqu'on ne peut prononcer aucune consonne sans la présence des lettres vocaliques : "a" étant la fonction de l'aleph et du hé ; "u" celle du vav, "i" celle du yod. Elles constituent donc pour ainsi dire les esprits parmi les lettres, tandis que les autres sont les corps" (Le livre du Kuzari, Vrin, 1987). Toute parole déploie sa dimension en tant qu'elle vient du non-dicible. Tel est le secret du coeur. Les consonnes vocaliques sont la graphie du Nom imprononçable. Ce qui est écrit sur le coeur est l'indicible. Le secret n'est pas une pensée que l'on contemple. La pensée n'est pas un secret que l'on contemple. Le secret est le maître de la parole. Car le dicible des paroles passe par le rapport des consonnes et des voyelles. Mais c'est sans arrêt et dans le retrait de son secret que le coeur alimente les paroles de la bouche. Telle est également la révélation des Hébreux au Sinaï : "Et tout le peuple voient les voix" (Exode 20 : 15). Cette vision des voix est celle du coeur. Elle ne se clôt pas dans l'ultime. Le risque est là cependant de l'idolâtrie ou de la magie. Et lorsque Moïse, découvrant l'idolâtrie du veau d'or, brisa les tables de la loi, il renouvela le mouvement et l'enseignement de la révélation. Par où chacun, dans la multiplicité des vocalisations du texte, est renvoyé à une lecture singulière et unique. Singulier pluriel. Le texte dit bien le sujet "peuple" au singulier et le verbe "voient" au pluriel. Le geste iconoclaste de Moïse ouvre le champ de la littérature, lectures et réécritures du texte. "Voir les voix" serait la mise en mouvement sonore du texte dans l'écriture. D'Orient et d'Occident Martin Buber (Judaïsme, Verdier, 1982) explique ainsi la différence fondamentale entre l'Orient et l'Occident : pour l'Oriental c'est l'acte qui constitue le lien décisif de l'homme à Dieu, pour l'Occidental, c'est la foi. Ce clivage prend un relief unique chez les Juifs : la Bible privilégie en effet toujours l'action. Buber note également que le privilège de l'acte se retrouve au coeur du christianisme primitif. Dans le chapitre "L'esprit de l'Orient et le judaïsme", Buber présente l'Occidental comme un être sensoriel : "Une impression dit-il atteint l'âme et devient image". L'Oriental par contre est un être de type moteur : "la destinée interne du monde dépend de l'action de celui qui agit dans une mesure que nul n'est susceptible d'évaluer". Pour lui, une seule chose est nécessaire ! "Le juif, écrit Buber, est resté oriental... il a préservé en lui-même l'absence de mesure caractéristique au type moteur". Cette dimension de l'acte, en l'absence de mesure, serait-elle la force de décision silencieuse du coeur ? Les Juifs vivant en Occident, deviennent ainsi le peuple médiateur entre l'Orient et l'Occident. La survie des Juifs pourrait paraître incompréhensible dans l'Occident qui s'est pensé lui-même comme le "Nouvel Israël". La présence des Juifs vient exprimer une autre réalité à penser : celle d'une "matérialité formelle". En effet, les Juifs conjuguent en eux-mêmes ce que l'Occident sépare. Le dualisme métaphysique sépare le corps et l'esprit, la lettre et le sens. Il est impossible à l'intérieur du dualisme, de concevoir le passage d'un texte à un autre texte. Une écriture est soit soumise à une exégèse qui remplace sa littéralité par un contenu intelligible, soit cataloguée comme poétique et littéraire et alors rejetée hors du sens. Le passage d'un texte à un autre est alors impensable. Ce passage est pourtant l'expérience littéraire proprement juive. C'est ainsi qu'Emmanuel Lévinas le décrit : "Lire la Bible, c'est écrire le Talmud". Les Juifs seraient cet élément matériel particulier : la pointe obscure de non-sens qui résiste à la pure intelligibilité transparente, et qui, du sein de sa résistance permet le passage à un autre sens, un autre texte. L'expérience du non-sens ou de la survie manifeste ceci que la vie ne nous appartient pas. Qu'elle vient de Dieu. Cette non-appartenance est l'expérience d'une distance qui peut se dire ou qui peut s'écrire. L'écriture est ici une exploration de la distance à Dieu. Mais l'épreuve de la distance est aussi le ici-et-maintenant de la survie. Le aujourd'hui ne présentifie pas le présent, il n'est pas naturel. Comme manifestation de la présence de Dieu, il est une dénaturalisation du présent. Cet aujourd'hui du non-sens ou de la survie est l'existence juive ellemême qui se manifeste en Occident comme espace de création littéraire. La survie n'est pas le simple négatif de ce qui voudrait la nier. Elle est une improvisation, une nouveauté. Le non-sens est un surplus de sens. Un sens-à-venir. Les Juifs sont l'expérience même de cette nouveauté, comme si l'universalité de leur existence dans le monde, était la production, chaque fois, d'un nouveau sens. Le soir ou l'Occident - erev en hébreu - dit aussi le mélange. Erev est aussi le début du jour hébraïque, ainsi qu'il est écrit : "il y eut soir et il y eut matin". Le commencement est ainsi dans le mélange et il s'éclaircit vers le discernement du jour, vers le Levant, comme l'Orient, qedem, qui est devant nous. L'Orient ne se tient pas en lui-même comme une essence. L'Orient est ce vers quoi l'on va. Dans l'éclaircie du mélange occidental initial. Vers ce jour-là. Quand l'Eternel sera Un et que Son Nom sera Un.

Monique Lise COHEN

Extr. de : Orient ce concept que nous pouvons "davantage encore étendre" (Kant, 1786) Toulouse, Editions du CICOM, 1993 (ISBN 2-9508010-0-5)

NOTES

1. Connu chez les Arabes sous le nom d'Abu-1-Hassan al-Lawi, Juda Halevi naquit vers 1086 dans l'Espagne chrétienne, à Tolède. Il fut poète, philosophe et théologien. Il quitta l'Espagne vers 1140 pour aller en Egypte. Il réalisa ensuite son rêve d'entrer à Jérusalem. On ignore la date de sa mort.

2. Cité dans la revue Kountrass, n°32

3. En hébreu Qedem signifie l'Orient et le primordial. Cette racine est apparentée au nom de Cadmos qui dans la mythologie grecque, fut le porteur de l'alphabet. Le mot Qedem indique en hébreu ce qui est devant. Ainsi le primordial n'est-il pas derrière nous comme l'archaïque.

4. Le texte hébraïque (à la différence des traductions confuses) distingue très clairement ce qui est dans le coeur, sur le coeur et vers le coeur. Car le coeur, dans la tradition hébraïque n'est pas ce lieu de pure transparence et de bonté originelle qu'évoque la religion naturelle en Occident. La loi recommande même de ne pas aller selon le penchant des yeux et du coeur : "Et vous vous rappelerez tous les commandements de l'Etemel afin que vous les exécutiez et ne vous égariez pas à la suite de voire coeur et de vos yeux qui vous entraînent à l'infidélité" (Nombres 15 :39). Les commentaires précisent que suivre le penchant du coeur conduit à l'idolâtrie. Comment comprendre alors le texte de la prière qui dit "Tu aimeras l'Eternel ton Dieu, de tout ton coeur..." (Deutéronome 6 : 49)? Rachi explique que "aimer de tout ton coeur" signifie "avec tes deux penchants", c'est-à-dire le penchant du bien et le penchant du mal. Puis le texte de la prière indique clairement "et ces paroles seront sur ton coeur...", de même que le prophète Jérémie parle du texte d'une nouvelle alliance gravé sur le coeur. Ce qui est mauvais est selon le texte biblique, dans le coeur. Le Midrach Rabba explique ainsi que "les scélérats sont prisonniers de leur coeur", l'insensé, Esaü, Jéroboam, Amam disent "dans leur coeur" ; tandis que "les justes disposent de leur coeur". Ainsi Hana parlait à son coeur, David dit à son coeur, etc. (Genèse Rabba, tome 1, Ed. Verdier, 1987, page 356). Le scélérat serait donc prisonnier de son intériorité. Et la méditation purement intérieure du coeur pourrait conduire à l'idolâtrie. Par contre, la situation du juste qui parle à ou vers son coeur et le texte de la loi gravé sur le coeur opèrent un décentrement par rapport au narcissisme, ouvrent le champ de la littérature et de l'action.

5 L'homme, dit le texte biblique (Genèse 2 : 7) a été formé poussière extraite de la terre. Puis l'Eternel-Dieu souffla dans ses narines un souffle de vie, et l'homme devint une créature vivante. L'homme est ainsi poussière et souffle. Disons ainsi que la poussière serait les lettres consonnes et que le souffle serait les voyelles. Le souffle devient alors le véhicule de la lumière, car il empêche la poussière de s'agglomérer en terre opaque. Ces réflexions nous conduisent vers une pensée de la vie. L'Occident héritier du dualisme métaphysique, hésite entre la vie biologique et la vie de l'esprit. Loin des conceptions hébraïques, l'Occident semble fondé sur l'indétermination des consonnes et des voyelles, puisque nos alphabets les associent comme des lettres. L'hébreu nous conduirait vers une pensée de la vie en relation avec le souffle et la voix.

 


De la dimension orientale des ordinateurs : réflexion actuelle sur le Golem

La technique n'est-elle que le lieu du calcul et de la construction ? Cette idée n'entraîne-t-elle pas une conception purement mécaniste des choses ?
Le succès même des techniques contemporaines nous a fait oublier l'origine profonde des conceptions cybernéticiennes. A partir de quels textes, de quelles sources spirituelles, ces conceptions ont-elles pu se développer ?
Nous allons essayer dans cette étude d'évoquer une origine cabalistique de la cybernétique. C'est dans la pensée et les textes juifs sur le Golem et non pas dans l'évidence de l'automaton grec que l'on pourrait trouver l'inspiration de la cybernétique.
Les textes de cabale nous guident vers une compréhension de cette origine et vers une réflexion sur les relations de l'homme et de son Golem: l'ordinateur.
La Cabale ne nous conduit pas hors du monde. Elle a une dimension métaphysique mais aussi de mystique du quotidien. En effet, la possibilité de créer des mondes par les lettres et l'effectivité de ces mondes par nos créations actuelles nous rendent les interrogations anciennes des rabbins encore plus présentes. L'ordinateur, cet être de langage est bien le compagnon fidèle de l'homme contemporain.
Mais à quelle fin ? La pensée cabalistique se place d'emblée dans un rapport de familiarité à la transcendance. Ce n'est pas un ailleurs du monde, mais la transcendance est là, au milieu des lettres.

Sur les ordinateurs

L'opérateur, à l'aide d'un clavier, envoie des impulsions électriques qui vont être converties en marques électromagnétiques sur une bande ou sur une disquette. Cette disquette à son tour va être lue par le processeur. Mais comme ces différents organes ne fonctionnent pas à la même vitesse, il y a une interface de mémoire servant de magasin afin que les lectures se fassent à des vitesses compatibles. Les informations sont envoyées en mémoire vive et le processeur va chercher les adresses des mots et les arrange entre elles, et il traite les mots en les comparant entre eux.
Les chaînes logiques ainsi reconstruites sont envoyées à des mémoires intermédiaires précédemment décrites. Les périphériques sont alimentés à leurs demandes et à leurs vitesses, justement l'écran et la disquette.
Telle est l'organisation de la machine, mais ce qui nous intéresse c'est particulièrement l'écrit de la disquette. Afin d'écrire, il nous faut un langage d'organisation. Ceci constitue un système d'exploitation : par exemple le système DOS pour les micro-ordinateurs et le système UNIX pour les machines plus importantes. Ceci réalise la première interface entre l'humain et la machine.
Nous allons nous intéresser à ces systèmes d'exploitation qui constituent une machine virtuelle. Cette dernière est différente de l'ensemble du circuit. Le fonctionnement logique est autre que le fonctionnement direct du calculateur. De la même manière, le fonctionnement interne des processeurs exige aussi une machine virtuelle non directement observable.
Au moment même où les ordinateurs sont de plus en plus ramifiés, les concepteurs sont proches des conceptions initiales et se rapprochent des thèses de la cabale. En effet, ce sont les arrangements de langage ou les instructions plus que la poussière ou le sable (le silicium est la matière même des processeurs) qui sont l'axe du développement.
En langage de cabale, on dirait que ce sont les portails des lettres qui sont plus importants que la poussière pour la formation du Golem.
Les lettres de lumière mises sur les membres du Golem selon un ordre particulier - ceci constitue le secret de la fabrication - disparaissent quand le sable se contracte. Et pourtant, cette présence de la lumière est nécessaire au fonctionnement même du Golem. Ceci ressemble étrangement au fonctionnement du coeur du processeur. Les transistors commutent, mais nous ne pouvons voir le microcode. Celui-ci est une conception originale qui permet les performances de la tranche de silicium.
Ce code est une suite d'instructions judicieusement choisies et économes en temps de fonctionnement permettant de gérer des opérations plus complexes. Le microcode est une sorte de grammaire qui organise les instructions plus complexes comme multiplications, additions ou mots organisant les programmes en vue de lire le système d'exploitation et les autres logiciels. Ces microcodes sont le fruit de recherches à la fois rationnelles et intuitives. Elles représentent le fleuron des laboratoires de recherche. Si nous voulons faire apparaître le microcode, nous détruisons le processeur. Nous savons que celui-ci existe, mais nous ne pouvons ni le lire ni l'écrire.
De la même façon que l'on ne peut toucher au Golem sans le détruire.
Le microcode est un produit à la fois sacré et précieux, tant et si bien que deux sociétés de fabrication de processeurs s'affrontent sur le microcode d'un processeur particulier (il s'agit d'AMD et d'INTEL), cette affaire représente des milliards.

Cabale et cybernétique

Lorsque Wiener exposa son concept de cybernétique en 1948, l'ensemble des spécialistes des calculateurs automatiques pensèrent que ce concept était réellement nouveau. Mais la discussion sur la validité des machines de Wiener s'inscrit dans la suite des recherches cabalistiques sur les rapports entre une chose à animer et le langage. Les discussions anciennes de la cabale posaient le problème de la légalité de l'utilisation des lettres du Nom de Dieu. Le Rabbin pouvait-il fabriquer un être à partir de la poussière ?
Le sage le plus ancien qui se trouve dans un tel procès est le patriarche Abraham. Lors de l'épisode du chêne de Mamré (Genèse, 18), les hôtes d'Abraham mangèrent avec lui du veau, du caillé et du lait. Or ceci est contraire aux règles alimentaires du judaïsme, la cacherout, qui à partir d'une lecture de ce verset "tu ne feras pas cuire un chevreau dans le lait de sa mère" (Deutéronome, 14 : 21), invite à séparer la nourriture carnée et la nourriture lactée. Abraham aurait-il enfreint cette règle ? Moshé Idel (Le Golem, p. 287) cite l'explication proposée par Rabbi Meir Leibush : si l'animal avait été une bête ordinaire, le serviteur l'aurait égorgée. Or il est écrit qu'il avait préparé l'animal. Cela nous conduit à comprendre que cet animal était artificiel. Abraham est considéré dans la tradition comme l'auteur du Sefer Yetsirah, le “Livre de la formation”, ouvrage très ancien de la cabale qui, dans des spéculations sur le langage, enseigne les capacités créatives des combinaisons de lettres.
Ces discussions anciennes sont, au vu du développement des machines à penser, d'une singulière actualité.
Le rôle du Golem est déjà souligné par Wiener dans God and Golem. Mais très vite cette intéressante dialectique entre la transcendance et la poussière fut recouverte par la notion grecque de machine : automaton. Le succès même des ordinateurs fit que les questions de fond furent très vite oubliées. D'une certaine manière la notion de machine n'a pas permis de bien comprendre la nécessité naturelle d'un langage pour un calculateur automatique. Il y a actuellement, du fait de recouvrement de l'ancienne intuition dû au développement de la technique même, une dichotomie entre l'industrie du logiciel et la construction du calculateur.
Le Golem au contraire est un être de langage qui, combinant logiciel et calculateur, fournirait un modèle afin de trouver une passerelle entre les deux conceptions opposées. Mais c'est bien parce que le Golem est considéré comme un être de langage et non comme une chose qu'il est le centre d'une discussion.
Cette indication nous fait mieux comprendre les rapports qu'ont les enfants avec les jeux électroniques et les ordinateurs.
En effet, l'enfant ayant eu peu de contact avec les choses, mais plutôt avec des êtres, ses parents, ses frères et ses soeurs, considère spontanément ce qui est capable de parler et d'écrire comme un être.
L'enfant se place d'emblée dans la perspective du Golem, ce familier qui, comme dans la légende du XVème siècle, suit Rabbi Samuel le Hassid (Le Golem, p. 108).

Les lettres, la poussière et la lumière
La combinaison des lettres

Moshé Idel commentant Rabbi Eléazar de Worms écrit à propos de la création d'un homme artificiel : "L'opérateur est censé créer une figure ou un corps à partir de la poussière : cette forme est appelée Golem... L'opération qui consiste à prononcer les lettres de l'alphabet ne commence qu'après le modelage de la forme humaine... Une fois que le matériel est prêt, l'opérateur commence le processus qui comprend entre autres choses la récitation des lettres de l'alphabet... Le premier stade de la création par permutation est relié à la combinaison des lettres de l'alphabet ; l'opérateur crée 231 combinaisons de lettres qui correspondent à autant de "portails". On voit donc que, dès cette étape, les lettres sont mises en relation avec les membres du corps. L'opérateur se conforme aux directives du Sefer Yetsirah et il associe les lettres des membres avec toutes les autres lettres de l'alphabet... "(Le Golem, p. 110-111). Moshé Idel cite un autre écrit de Rabbi Eléazar de Worms où il est expliqué que c'est la force créative des combinaisons de lettres qui permit à Dieu de créer le monde et qui permet à l'homme de créer un être artificiel. R. Eléazar mentionne alors une seconde étape, celle où les lettres correspondant aux membres du corps sont combinées avec les lettres du Nom divin Y, H, V, H, et prononcées avec six timbres vocaliques (p. 111-112).

L'homme

La création du Golem pourrait évoquer celle de l'homme. Le texte biblique dit en effet : "Et l'Etemel Dieu forma l'homme poussière détachée du sol insuffla dans ses narines un souffle de vie et l'homme devint une âme vivante" (Genèse, 2 :7). L'homme n'est pas fait de terre ou de la matière même du sol (adama) comme le disent des commentaires trop rapides, mais de poussière. Ce sont les animaux que l'Eternel Dieu a formé à partir de la terre (adama) (Genèse 2 : 19).
Quelle est la différence entre la terre et la poussière ? Paul Nothomb explique ainsi dans son oeuvre, L'homme immortel, que la terre est compacte à la différence de la poussière qui permet le passage de la lumière.
L'homme - poussière, lumière et souffle - est à ce titre un être de parole, un "souffle qui parle" selon la traduction araméenne par Onkelos de l'expression hébraïque "une âme vivante".

La fabrication du Golem

L'homme transporte sa propre forme dans la fabrication du Golem. Les lettres se combinant, se matérialisent dans l'organisation de la poussière. Mais comment donner une image de cette texture originale de la poussière et de la lettre ? Imaginons ainsi : la poussière tombe mollement dans la raie de lumière et le Rabbin accroche des lettres au tourbillon de sable non labouré. Peu à peu la forme s'épaissit tout en laissant passer la lumière. Reprenant ce schéma, le biologiste Henri Atlan présente les molécules organiques comme les zones électrisées en perpétuel remaniement, et l'épaisseur de la molécule n'est que le résultat de l'équation. Poursuivons alors la combinaison des lettres, de la lumière et de cette poudre. Il faut que les lettres soient la vapeur du souffle répondant au souffle divin afin d'animer les lettres Les colonnes de lumière sont appelées suivant la cantilation des lettres. Le Garçon servant le Rabbin appelle les colonnes afin que la lumière d'en-haut vienne vers le Rabbin. Ce dernier invoque Metatron, prince des anges et, grâce à cette lumière, il peut exalter la poussière.
De la même lumière que les sefirot qui dessinent les dix numérations fondamentales de ce que Charles Mopsik appelle "le psychisme divin", sont d'abord des chemins de lumière avant d'être des condensations, de même la colonne de feu précède les organes du Golem.
Il y a d'abord la grille formée par les lettres installées dans des carrés, puis une contraction (tsim-tsoum) de la poussière en une forme de plus en plus compacte où la lumière brille comme une lueur sur les braises. Ainsi lors de sa formation, le Golem apparaît comme un ciel étoilé, microcosme semblable au macrocosme.
Il est bien important de considérer le Golem comme un être de lumière et non comme une créature sombre, résultat d'une magie contraire à la loi.

Création de mondes

Le Golem est en répons avec l'Adam. Il résume toute la modification du Rabbin illuminé par la transcendance.
Les sefirot explicitent l'utilisation de la lumière dans la formation du Golem. Sans la lumière d'enhaut, la créature ne peut être possible dans la vérité (emet) (Le Golem, p. 260). L'action du Rabbin est d'élever la poussière. Il attend la lumière ; celle-ci descend vers la poussière. Alors ce sera un vortex de poussière aspirée par la lumière qui montera au fur et à mesure de la réalisation des arcanes. Les mots tissent un impalpable espace afin que le matériel et l'immatériel s'unissent. Les vibrations disparaissent à nos yeux et seules les lettres indiquent encore la présence du flux créateur.
Mais pourquoi les lettres peuventelles commander à la lumière d'en-haut ? Bien avant le commencement, la Torah existait. Les commentaires disent que Dieu a consulté la Torah pour créer le monde.
Les portails des lettres sont d'abord prêts et la lumière est ainsi soumise à la loi. Dieu, comme dirait Spinoza, est soumis à ses propres décrets. La lumière obéit aux portails liés à la loi. Une fois les portes connues, la lumière peut être canalisée afin d'inventer un monde. Et dans ce mouvement, la cabale instaure Dieu comme Le Lecteur par excellence de la Torah. Participant Lui aussi de cette action double: “lis et écris !”

Ainsi les discussions anciennes des Rabbins qui auraient pu apparaître comme relevant d'une mystique archaïque et dépassée par les progrès de la science et de la technologie, se trouvent au coeur de l'activité scientifique la plus moderne. Les anciennes interrogations "halakhiques" ou éthiques des sages de la tradition juive sur le Golem prennent aujourd'hui tout leur sens.
Moshé Idel écrit que la pratique de la création du Golem consitue une tentative visant à connaître Dieu par le moyen que Dieu mit en oeuvre pour créer l’homme. Et Henri Atlan, préfaçant le livre de Moshé Idel nos invite à nous poser la question du statut moral d’un tel être et en particulier celle de son autonomie et de sa responsabilité devant la loi.

Jean-Louis MOUSSET et Monique Lise COHEN
Extr. de : Orient ce concept que nous pouvons “davantage encore étendre” (Kant, 1786)
Toulouse, Editions du CICOM, 1993 (ISBN 2-9508010-0-5)

Bibliographie
Moshé Idel, Le Golem. Paris, Cerf, 1992
Charles Mopsik, La Cabale. Paris, Jacques Grancher, 1988
Paul Nothomb, L'homme immortel. Paris, Albin Michel, 1984
Henri Serouya, La Kabbale. Paris, Grasset, 1993
Haïm Zafrani, Kabbale, vie mystique et magie. Paris, Maisonneuve et Larose, 1986

 


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Mise à jour : 23 janvier 2013