Poèmes


  1. Méditations à l'Orient des cahiers (extraits)
  2. Le nom du maître de la césure (Qui s'avance dans l'obscur pour protéger l'écoute ?)
  3. Un Jardin d'inconnaissance où grandit l'appel de ton nom (extraits)
  4. Le laboratoire des anges (pour Alain Zerbib)

Méditations à l'Orient des cahiers

(extraits)

Mon ombre est descendue plus haut que la terre.

 

 

Faire silence n'excédera pas la lisibilité des paroles.

En contournant trop de brièvetés, l'infini du sens

se rétrécira de l'exercice de nos doigts

 

Y a-t-il

une mesure

aux cahiers ?

 

mesure

dictée

par les sonorités.

 

 

Besoin jadis d'extraire du manque absolu

la substance de l'écriture

(les doigtés invisibles de nos fleurs d'espérance)

 

 

Les cahiers se rétrécissent

des infinités sonores

laissons murmurer

la perle

de nos doigts.

 

 

Ma main plus grande que le néant

(nous y ferons fleurir les impossibles apostrophes

jusqu'aux déceptions inoubliables)

 

 

Ecrire

L'indicible.


Le nom du maître de la césure

(Qui s'avance dans l'obscur pour protéger l'écoute ?)

 

L'enseignement du vent,

la pensée surgie de la voix

 

Le souffle de l'ombre,

la parole gardée dans le secret.

 

Le secret n'est pas une pensée que l'on contemple,

la pensée n'est pas un secret que l'on contemple.

 

Le secret est le maître de la parole.


Un Jardin d'inconnaissance

grandit l'appel de ton nom

(extraits)

 

Ce recueil de poèmes commence dans un"jardin d'inconnaissance"et se déploie jusqu'à la"déraison des semences", comme si lecommencement du geste d'écrire était très risqué et, sans se connaître lui-même, se voilait d'une parure d'ombre. C'est chaque fois une épreuve ou un miracle lorsque l'on commence à écrire. L'écriture serait-elle une interrogation sur elle-même ?

Quel est le mouvement de cette interrogation ? La lumière soudain aperçue, se retire. Ne reste que l'ombre. C'est alors que grandit dans l'écriture l'appel d'un nom - nom divin et vocalique - qui s'écrit mais ne se dit pas, qui précède le geste d'écrire mais ne résonne qu'en lui. Comme si la lumière qui s'était retirée, revenait, mais en avance et comme changée en des sonorités, pour accueillir la matérialité et l'encre des lettres. Paradoxe d'une vision sonore où la main puise sa ressource et"se plie au mystère de la voix".

 

L'éclosion des paroles ne suffit pas

parfois à nourrir les hasards.

Il y faut le temps et les connaissances,

l'engrangement des réalités,

jusqu'aux défaillances surnaturelles

 

(les anges n'écrivent pas,

parfois ils tiennent la main).


Le silence est plus grand que la couleur bleue

 

Le bleu déchoit de sa substance à la jointure invisible de l'air

et des sources

(pensivité du bleu à la limite extrême des substances)

et redécouvre le blanc dans l'espacement des poussières.

 

Désolement des orifices dans la géométrisation de la substance.

Le bleu y sursoit un moment. L'espace d'un commencement

où se recueillent les métamorphoses de la patience

(les jours ont compté les jours).

 

Poussière fille du blanc. L'élévation noie les yeux (les sources).

Il nous faut sortir des divines géométries.

 

Dans le rien crie la substance,

la transparence est dans l'éclat dispersé des mystères

(y veiller).

 

L'élévation ne se transperce pas de l'effroi

de nos pensées

Au delà du rien, l'immatériel de cette attente,

ainsi

l'encre hésite à sa source.

 

 


Et d'un tremblement

 

Je tremble encore de vous recevoir si peu,

quand votre silence habite les hauteurs fières et nuageuses

où mon front décline,

quand se parfait de vous l'invitation (à un voyage) et la luxuriance

(dans l'explosion des mots).

Alors je suis de mes yeux satisfaits la trace évanescente de votre

souveraineté.

 

O soyez mon généreux et austère donateur,

percevez de ma sagesse,

les élans envoûtés vers les cieux qui vous parent,

sachez me défaire de trop splendides acuités.

Soyez le guide affectueux où le silence savoure plus que moi-même.

 

Ce fut un matin, quand le rose s'épanouit au lever du bleu,

que je reçus le choc vibratoire de votre annonce savante.

Le soleil venait déposer son âme sur le parvis des fleurs

et ma jeunesse volubile s'allégeait aux contours de l'eau.

Je pris alors le chemin oblique par où les décisions sans équivoque

naissent à la racine des doigts.

(le jour vient des horizons annulés).

 

Je perçus alors, dans l'assemblement de mon coeur,

le juste horizon où les larmes s'évaporent

(et de ce sel descendre vers votre annonce).

 

Vous vous annoncez parfois très délicatement.

 


Approche de la voix

 

Ne pas en parler, O mon âme!

Elancement et vecteur du désir.

Tu es l'enclos parfait

où se murmure

le nom de la prunelle de l'oeil.

 

(Bonsoir le retour des merveilles encloses).

 

 

Le ciel s'écrit tandis que les jours

s'élancent vers les confins des univers.

 

Enclore la merveille

et rêver le dessin de tes lettres.

 

La piété s'accorde

à la métaphore de ton habitacle.

Et c'est en surgissant

loin des trépidations,

que la main se plie

au mystère de la voix.

 


Descente dans le mystère de la langue

 

Vous êtes un ciel

et ma substance

s'anéantit de vous.

 

Prenez des oiseaux

pour jeter plus haut

le feu de mon âme

 

Mon esprit brille

du feu

de votre extase

 

Et de lumière

je m'anéantis

de vous

 

Choisissez moi

pour parfaire

votre eau.


L'élévation de l'eau

s'arrête à mon silence,

 

Plus loin que mes yeux,

un feu qui brûle mes mains.

 

Au delà du néant,

Je vous connais à peine

(Recevez de ma rédaction limpide,

la mémoire écrite de cette douceur).

 

L'eau

a disjoint mon âme,

 

Et dans le soleil de cet écartement

un doigt

pour viser la plissure des lèvres.

 

Des chardons s'alignent

sur les bords des nuages

(je connais à peine

les mots de cette présence).

 

Alors recevez de moi

à l'ouverture de mon front,

l'espace béni

où le feu se joint à ma salive.

 

Le désir est plus lumineux que la soif.

 

 

 

Les paroles se ressourcent

dans la hauteur

de votre insensibilité,

N'ayant perçu naguère que le nom inusité

d'une apparence flamboyante,

je pris avec les racines de ma patience, les cahiers bleus

pour y puiser les ressources d'encre et de savoir

où les yeux se confondent

- et se noient les regards.

 

Plus extasiée qu'une femme en son âge,

je suivais un chemin translucide

où l'abandon de votre présence traçait la route

pour recevoir mes pas.

Et de protections en puissances outrancières,

toutes les perfections vinrent s'étendre

sur mon front silencieux.

 

Habitant d'un signe lointain,

là où naguère le visage de feu

aurait pu installer son allure

et ses emblèmes,

semblable à cette parure,

mon âme descend

et s'éprend de ces formes ourlées

où s'élèvent

mille mots de couleur

 

Pour vous saluer et recevoir,

au faîte de l'étonnement,

l'avancement

et le rien de votre entendement.

 

Pour vous percevoir

quand le silence me désire.


au commencement

 

Un stylo s'appuie à la pointe de son silence pour jouxter les mots désunis.

 

Un stylo révèle l'essence - ou la matière - sonore des mots,

car dans ces sonorités, la matière n'est pas différente de l'essence,

(et ma main qui ne sait encore s'appuyer et se plier aux règles de la matière)

 

Qui connaît le simple commencement d'un bruit, saurait induire

la différence dans le mélange et le surgissement de la lettre.

 

Les sursauts transparents sollicitent la spiritualité translucide des yeux.

Il y a des eaux qui ne sont pas le contraire de l'esprit.

 

Et nous chevauchons des soleils de clairvoyance.

 

Les mains ont parlé aux épis de blé,

et les soirs sont nés d'un simple entrecroisement.

 

L'écriture connaît la déraison des semences.


Le laboratoire des anges

pour Alain Zerbib

Alain, ami très cher, lorsque tu t'effondrais sur les chemins près de moi, ou encore lorsque tremblant tu me tendais tes mains, habité d'une infinie tristesse que tu pouvais à peine nommer. Alain, homme débridé, désordonné, rayon de miel ciselé au feu de la souffrance. Entreprenant mille choses, photographies, reportages, recherches historiques, théâtre, roman, poésie,... et laissant inachevées un plus grand nombre encore! Qui aurait pu croire au vu de ton échevèlement qu'une oeuvre mûrissait en toi?

Où ton oeuvre a-t-elle commencé, Alain? Quand cette force est-elle venue en toi, précise, pour te conduire vers la perfection de petits chefs d'oeuvre littéraires que sont certains de tes poèmes et l'inoubliable"one man show"? C'était avant que ne se déclare ta maladie. L'incroyable Manifeste de la Poésie Brutaliste avait déjà secoué l'Atelier de Poésie du Mirail, et j'avais même vu dans cette année 1984, des jeunes gens se prosterner devant toi à la lecture de ton texte où tu en appelais à"tous les créateurs de l'indicible, à ceux et celles dont le rôle social actuel est le silence, les invalides des mots..."Nous ne sommes pas"un mouvement social", disais-tu, mais"un laboratoire d'idées".

Ainsi tout le monde se trompait sur toi, et peut-être toi-même aussi lorsque nous te rencontrions, être turbulent et affairé, aux prises avec toutes les autorités sociales et politiques de ce monde. Dans le même temps tu forgeais dans ton âme, le laboratoire de l'indicible qui allait habiter de longues années ta main sûre ou tremblante, mais guidée, plus haut que soi-même, par ces chefs de laboratoires que sont les anges. C'est pourquoi, défrayant tout ce que l'on aurait pu dire de toi, tu annonçais, comme un prophète, l'oeuvre à venir dont la maladie fut l'étrange et paradoxale matrice. Pauvre Monsieur Jean descendu aux Enfers comme tu nommais plus tard le roman inachevé de ta vie! Mais là où ton cerveau s'abîmait sous le scalpel de la science, ta main grandissait au laboratoire de l'indicible.

La maladie fut pour toi l'expérience d'un dépouillement raffiné et brutal où tu crus, me dis-tu un jour, dans un sourire de ravissement, reconnaître Dieu. Non, tu ne t'ennuyais pas, me dis-tu encore, dans ces hôpitaux et maisons de repos ou de retraite où tu vécus de si longues années. Années décisives pour la croissance de l'oeuvre.

Comment la maturité et la puissance de l'oeuvre peuvent-elles venir de la maladie? Comme si le fil de ton être se partageait en deux. Une part de toi pauvre et égarée, recourbée vers la terre et vers la souffrance, une autre tissant sa toile vers d'autres mondes que tu annonçais dans ton sourire. Ce n'était pas une coupure entre l'esprit et le corps pour parler savamment, mais un entrebâillement par où grandissait la puissance de l'oeuvre. Ressource pour ta fécondité lorsque tu tissais les lointains entre ciel et terre. Fébrilité plus que savante de ta main.

Et nous qui recueillons ton oeuvre, qui sommes -nous aujourd'hui? Nous, les lecteurs de ton âme.

Monique-Lise (Lilou) Cohen


Manifeste de la poésie brutaliste

par Alain Zerbib

(1984)

La fin de ce siècle sera brutaliste ou ne sera pas !!!

Nous poètes brutalistes, nous engageons à prendre en charge le destin, l'histoire de l'humanité, devant l'inefficacité chronique de ceux qui parlent en son --- nom !!

Et nous leur disons :

- Détruisez vos armements ou nous les détruirons ! Nous avons en notre pouvoir une arme beaucoup plus redoutable que tous vos lasers et qui est le verbe !

- Raymond Borde a écrit :"Nous évoluons à la limite du tolérable, avec l'amertume d'avoir tout fait pour ça."Nous prenons acte de cette affirmation qui est et sera le point de départ de notre action brutaliste.

- Le temps des lamentations se termine ! Commence celui de la lutte finale du verbe contre vos divisions de fer et d'acier.

- Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts !

- Mais notre verbe n'est plus le verbe d'antan. Nous, nous décortiquons les mots, nous cassons le rythme des phrases, nous sommes les créateurs de l'incompréhensible brutaliste qui débouche sur l'absurde et le dérisoire, seule forme d'action véritable et vitale face à tous les fossoyeurs qui nous cernent, et nous enterrent avant de nous tuer !

- Mais nous avouons notre perplexité et notre curiosité devant la dernière invention de vos cerveaux sclérosés. Nous voulons parler de l'informatique ! Un micro-ordinateur peut-il être désormais le porte-voix de la poésie brutaliste ? Nous ne disons pas non à cette collaboration, mais attention ! Nous entendons rester les maîtres de cette technique parce que le langage informatique est un nouveau langage et que nous ne voulons pas laisser nos ennemis en user pour l'user !

Nous voyons bien ce qu'ils ont fait de la mathématique ! Raymond Borde a encore écrit :"Il est superbement fécond de rejeter et de haïr". Rejet et haine seront les axiomes de notre lyrisme. Purs, durs, clairs, nets, précis, stricts et exacts, nous serons à perpétuité sans concession.

Nos maîtres ?

Borde, Céline, Queneau, Vian, Sternberg, Jarry, Stendahl, Fourest, Dac... Crevel, Buchovski, Bougalkov, Marquel, Miro, Lautréamont, Artaud, Kafka, Poe, Cocteau, Mishima... Nous sommes les défricheurs de l'extricable !!!

En ce début de 1984, nous disons non à Orwell et à sa poésie satanique. Orwell, en sa traduction syllabique, littérale et brutaliste, ne veut-il d'ailleurs pas dire :"ou bien ?".

Nous sommes les porteurs de la poésie brutaliste.

 

 


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Mise à jour : 23 janvier 2013