Juan Montero de Roxas (Madrid 1613 – id. 1683)
L’ivresse de Noé

Musée Goya
Castres

 

Conférence de
Monique Lise Cohen
Jeudi 7 février 2008

 

L’histoire de Noé est à la source de notre humanité, à l’origine de tous les peuples de la terre. Noé est en effet le père de l’humanité qui a survécu au déluge, et ses fils sont la racine des peuples du monde.
Il est le père non pas au sens du « père »spirituel mais par sa filiation charnelle et par une problématique liée à la sexualité présente dans tout le récit biblique.
Qu’est-ce que mettre en enfant au monde ? Le texte biblique nous enseigne que Dieu créa l’homme (Adam) « dans son image et comme sa ressemblance » (Genèse I, 26), et il est écrit plus loin qu’Adam engendra (Seth) « dans sa ressemblance et comme son image » (Genèse V, 3). Ainsi le thème central de l’homme créé à l’image et à la ressemblance de Dieu se poursuit dans les naissances humaines.

 

A l’origine de l’humanité

Noé a ainsi survécu au déluge. Quelles étaient les fautes qui avaient conduit à cette dévastation du monde ? Rachi, le grand commentateur médiéval, dit que les espèces animales avaient perverti leurs voies, c’est-à-dire que « les animaux sauvages et même les oiseaux s’étaient unis en dehors de leur propre espèce » (Rachi sur Genèse VI, 12). C’est pourquoi, dans l’arche, il y avait un couple pour chaque espèce animale, et les humains étaient aussi en couple, Noé avec sa femme et ses fils avec leurs femmes. Pendant tout le temps du déluge et de la survie dans l’Arche, il ne devait pas y avoir de vie sexuelle parmi les couples. Cette vie devait reprendre à la sortie de l’Arche. En effet, l’Alliance qui est scellée à la sortie de l’Arche se fait entre Dieu et toute chair (Genèse IX, 9), signifiant par là que les espèces animales se reproduiront à l’intérieur de leur propre règne. Le signe de cette Alliance est l’arc-en-ciel.

Revenons au récit biblique. Noé a trois fils : « Sem » à l’origine des Sémites, « Cham » incarnant les peuples qui ont une sensualité vive, et « Japhet » qui  est, selon un commentaire d’Elie Munk (1), « le père des peuples cultivant les beaux-arts » et dont le nom dérive d’une racine qui signifie « beauté ». Japhet est le père de Yavan, c’est-à-dire de la Grèce, mère des arts et du beau. Le nom de Sem, père des peuples sémitiques, signifie précisément « nom ». La Bible et ses commentaires nous présentent cette reprise de la vie sexuelle comme un profond échec autour de l’événement de l’ivresse de Noé.
Lorsque la famille de Noé survit au Déluge, un événement grave se produit en effet et qui va marquer toute la suite de l’histoire de l’humanité. En effet après le Déluge, à la sortie de l’Arche, Noé plante une vigne et boit son vin. Il s’est enivré, et son fils Cham voit sa nudité (2), tandis que les deux autres fils, marchant à reculons pour ne pas regarder leur père, l’enveloppent d’une couverture. La plupart des commentaires disent que Cham aurait châtré son père ou qu’il aurait couché avec lui.
Le texte dit : « Noé, réveillé de son ivresse, connut ce que lui avait fait son plus jeune fils, et il dit :  Maudit soit Canaan ! Qu’il soit l’esclave de ses frères !  Il ajouta : Soit béni l’Eternel Dieu de Sem ; et que Canaan soit leur esclave ! Que Dieu agrandisse Japhet ! Qu’il réside dans les tentes de Sem… » (Genèse IX, 24-27) (3).

Avant de revenir à ces paroles de bénédiction et de malédiction qui vont marquer toute l’histoire humaine, nous pouvons nous demander quelle avait été la faute de Noé. Noé s’était embarqué avec des graines de blé et des plants de vigne. A la sortie de l’Arche, il aurait dû planter du blé et nom pas de la vigne. En effet le vin (yaïn) possède la même valeur numérique que le mot secret (sod) en hébreu : Noé aurait voulu trop vite accéder à la connaissance des secrets avant d’assurer une base pour le monde et sa subsistance.

Le texte dit que Noé réveillé de son ivresse connut (yada) ce que lui avait fait son jeune fils. Le mot qui dit connaissance est le même que celui qui est évoqué dans ce verset : « Et Adam connut Eve sa femme » (Genèse IV, 1). Nous savons que lorsqu’il est question de « connaissance au sens biblique » il s’agit de l’union charnelle. Le mot yada / connaissance apparaît plusieurs fois dans ces textes. Après la faute dans le Jardin d’Eden : « leurs yeux se dessillèrent et ils connurent qu’ils étaient nus » (Genèse III, 6-7).
Notons cependant que cette union charnelle que suggère la « connaissance au sens biblique » ne se laisse pas dire dans les termes du dualisme platonicien qui a marqué tout l’Occident, dans les termes de la chair opposée à l’esprit. Car, en hébreu, il s’agit bien de connaissance,  mais selon cette ouverture inédite où l’esprit ne serait pas opposé à la matière.  Nous recevons un lointain écho d’une telle connaissance dans l’expression de Spinoza : « l’amour intellectuel de Dieu ». Le philosophe juif expliquant dans l’Ethique que le concept n’est pas le contraire de l’affect et que les deux sont intimement liés.

Notons encore que les deux textes, celui d’Adam et Eve et celui de Noé parlent d’une vision attachée à la nudité. Cette vision, chaque fois, est coupable. Mais la nudité n’est-elle pas ce qui souvent se présente dans la peinture ? M. Jean Louis Augé, Conservateur en Chef des musées Goya et Jaurès de Castres, remarque cependant, dans sa présentation du tableau de Montero de Roxas, que « la représentation d’une académie d’homme nu est relativement rare dans la peinture espagnole du Siècle d’Or ».

A la sortie du Jardin d’Eden l’homme devient cultivateur et devra travailler à la sueur de son front. Noé est également un cultivateur. Rappelons nous que dans le conflit mortel qui opposa Caïn et Abel, Caïn était un cultivateur et Abel était un berger. Et nous savons aussi que Dieu préfère les bergers.

Les bénédictions et malédictions (4) que prononce Noé dessinent tout l’avenir de l’humanité.Cette typologie assez ancienne est donnée dans le commentaire d’Elie Munk. Sem est l’ancêtre des sémites dont les populations se trouvent en Perse, Assyrie, Golfe Arabique, Syrie et plusieurs pays d’Asie Mineure. Japhet est le père des peuples indo-européens ou aryens. Enfin de Cham sont issus les peuples d’Egypte, d’Ethiopie, de Somalie et de Canaan dont plusieurs familles sont allées en Afrique, en Phénicie et ont donné les peuples de race noire.

La malédiction dite par Noé va vers Canaan, le quatrième fils de Cham. Les commentaires expliquent que Noé, par sa mutilation, avait été empêché d’avoir lui-même un quatrième fils, et c’est pourquoi il maudit le quatrième fils de Cham.

 

Lumière et nudité

Que nous donne à lire le tableau de Juan Montero de Roxas ? Une lumière au loin, tamisée, filtre à travers les rochers. L’espace de la scène se joue dans une pénombre. Il y a cependant des sources de rayonnement. Le visage de Cham est bien plus clair que celui de ses deux frères. Sa main est illuminée et ses vêtements sont clairs. Le fils que l’on voit de dos présente la peau de son cou et ses épaules illuminées. L’autre fils dont on voit le visage est bien plus sombre. Noé est dans la clarté, ou plus précisément toute la lumière du tableau vient de son corps. Etrangement nu. Etrange nudité. On éprouve l’extrême fragilité de sa peau diaphane malgré la puissante musculature de ses jambes et de ses bras.

La lumière vient de la peau, et c’est cette lumière qui illumine tout le tableau.

Cette lumière qui irradie de la peau est-elle liée à l’interdit de la représentation dans les religions monothéistes ?
Il y a ici un problème religieux de grande importance. En hébreu, en effet, les mots peau et lumière sont homonymes, et sont interchangeables dans certains commentaires de la cabale hébraïque. Peau se dit « ‘or » (ayin-vav-rech) et lumière se dit « or » (aleph-vav-rech). Nous découvrirons qu’il s’agit ici du problème de la circoncision.

Nous sommes face à un problème de nudité et de sexualité intenses (sodomie, castration, empêchement d’avoir des enfants). Cham n’est pas que coupable, et les commentaires lui tiennent gré d’avoir averti ses frères de la dénudation de leur père.
En quoi Noé a-t-il perdu déjà sa virilité dans son ivresse et sa dénudation ?

Noé est le père de la première alliance qui est nommée dans le texte biblique. Celle qui concerne toute l’humanité et toute chair. Cette alliance est nommée entre Dieu et toute chair (Genèse IX, 17). L’enjeu est le maintien des espèces animales par la reproduction et la suppression des hybridations qui avaient causé le châtiment du déluge.
Dans le monde humain, l’image et la ressemblance à Dieu se poursuivent dans les naissances humaines. En effet Adam avait été créé « dans l’image » et « comme la ressemblance » à Dieu » (Genèse I, 26), et nous lisons plus loin que Adam engendra Seth « dans sa ressemblance » et « comme son image » (Genèse V, 3).
A la sortie de l’Arche, le signe de l’Alliance qui est donné en mémoire à l’humanité est l’arc-en-ciel. Soit le prisme de la lumière. Il nous est même recommandé de ne pas trop regarder un arc-en-ciel. C’est Dieu en fait qui regarde l’arc-en-ciel pour rappeler son Alliance avec toute chair selon les paroles de bénédiction que l’on prononce à la vue de l’arc.
Quelle est l’énigme de la lumière ?

Dans la suite de l’histoire humaine, la circoncision advient avec Abraham. Or juste après qu’il se soit circoncis, il est écrit : « Et Dieu se montra à Abraham » (Genèse XVIII, 2). Quel est le sens de cette vision ?

 

Peau et lumière : la circoncision

« Voici mon alliance que vous garderez entre moi et vous, à savoir ta descendance après toi : tous vos mâles seront circoncis : vous aurez la chair du prépuce circoncise, ce qui deviendra le signe de l’alliance entre moi et vous » (Genèse XVII, 10-11)

 

L’acte  physique de la circoncision consiste en une séparation de la peau et de la chair. Cette définition physique et charnelle, loin de nous renvoyer à un symbolisme abstrait, nous place face à la réalité intégrale et mystérieuse du corps humain et nous plonge dans les arcanes du texte de la Genèse. Dans le jardin d’Eden, l’homme et la femme étaient «os et chair» (Genèse II, 23). Sortis du jardin, ils sont revêtus de tuniques de peau (Genèse III, 21). La dernière structure du corps humain - les nerfs -apparaîtra plus tard lors du combat de Jacob avec l’ange. Qu’est ce que la peau? Georges Lahy, dans son commentaire du Sepher Yetsirah, explique le passage de la lumière : Or (aleph-vav-rech) à la peau : ‘Or (ayin-vav-rech) comme le passage du monde  d’Atsilouth (monde de l’émanation très proche de la divinité) au monde  d’Assiah (monde de l’action proche de l’humanité). Il écrit que ce passage conduit à une «vision arrêtée par la peau».Mais c’est bien ce que dit le mot hébraïque peau (‘or) qui selon une autre vocalisation (‘iver) signifie : aveugle (5).

Quelle est cette lumière?  Nous en avons l’expérience dans la rencontre d’un visage qui rayonne. Lumière surnaturelle et paradoxalement visible. Lumière qui ne provient pas du soleil et de la lune qui sont créés le  quatrième jour, mais de celle qui est créée le premier jour - ou plutôt le jour Un. Lumière qui selon les commentateurs est mise en réserve pour les temps futurs. C’est cette lumière qui illuminait le visage de Moïse lorsque après avoir reçu la parole de YHWH dans la tente d’assignation, il parlait au peuple.  Michel Ange a ainsi sculpté sur le front de Moïse, des cornes de lumière. C’est cette lumière qui illuminait aussi le visage de Jésus lors de l’épisode de la Transfiguration. Moïse se voilait alors le visage et de même Jésus avait dit à ses disciples de ne pas aller répéter ce qu’ils avaient vu. N’avons-nous pas aussi cette intuition, à la vue d’une peinture, que la lumière vient de la peau? Peut-être est-ce là l’expérience la plus propre de la peinture et aussi de l’art en général, expérience qui fonde dans les religions monothéistes, l’interdit de la représentation.

La circoncision, lorsqu’elle sépare la peau de la chair, ouvre-elle sur une autre vision que celle des « tuniques de peau » ou des « tuniques d’aveugle »? Nous lisons dans le Livre de Job : « Et après qu’on aura détruit cette peau qui est mienne, c’est bien depuis ma chair que je contemplerai Dieu » (Job XIX, 26). Il y aurait ainsi une vision depuis la chair qui nous replacerait dans cet état du jardin d’Eden où l’homme et la femme n’étaient que os et chair et qui ferait de la vie sexuelle selon l’alliance de la circoncision, l’expérience d’une contemplation du divin. Mais comment est-il possible de contempler Dieu ? Nous savons de nos textes que nul de peut voir Dieu et vivre. La circoncision permettrait cette vision mais selon les modalités de la résurrection. Nous savons en effet que l’histoire de Job est celle d’une résurrection. L’abandon et la décomposition de la peau décrivent une mort. Job ne survit pas à une série de plaies physiques, mais il ressuscite. Et cette résurrection est dite dans les termes de la circoncision : « Et après qu’on aura détruit cette peau qui est mienne, c’est bien depuis ma chair... » Séparation de la peau et de la chair. Ouverture sur une autre vision. Contemplation du divin. Dans cette vie.
  
Peut-être est-ce aussi cette même pensée que l’on lit dans l’oeuvre de Spinoza lorsqu’il évoque une expérience de l’éternité dans le temps : « Nous savons en quelque sorte que nous sommes éternels. »

Il ne s’agit pas dans le texte biblique et dans la tradition hébraïque du thème grec et platonicien de l’immortalité de l’âme. Cette conception héritée du dualisme philosophique - le corps est mortel et l’âme immortelle survit à la décomposition du corps - est étrangère à la tradition hébraïque qui inspirée par la lecture du livre d’Ezéchiel, parle de la résurrection des morts, c’est à dire de la résurrection des corps.
Si le corps doit ressusciter comme corps de gloire, c’est à dire dans sa lumière originelle ou encore selon une rétroversion de la peau en lumière, la circoncision en est l’expérience ou l’approche dans cette vie même. On pourrait demander si les femmes ont elles aussi besoin d’une circoncision? Une première réponse pourrait être que l’anatomie d’une femme sur le plan sexuel, ne requiert pas cette séparation de la peau et de la chair.
Mais il y a d’autres parties du corps qui doivent être circoncises et qui concernent l’homme et la femme. La tradition hébraïque parle de la circoncision des lèvres, des oreilles et du coeur.

 

Religion et peinture

Les thèmes religieux et les thèmes picturaux se rejoignent sur la question de la peau, de la lumière, de ce que les yeux peuvent ou ont le droit de voir.
La peinture, comme le texte biblique, sont étrangement confrontés au problème de la nudité : la lumière viendrait de la peau (6).

La trop grande exposition de la nudité est un échec qui masque cette lumière. Trop grande exposition comme dans la pornographie ou la nudité infligée aux prisonniers et prisonnières des camps de concentration.

Sur le plan religieux nous pouvons entendre cette irradiation et cette réserve de la lumière dans l’interdit de la représentation, dans l’injonction à ne pas trop regarder un arc-en-ciel, dans l’empressement des fils de Noé à recouvrir la nudité de leur père.

Sur le plan pictural nous pouvons nous demander comment préserver la lumière qui vient de la peau ?

 



C’est alors que résonne singulièrement pour nous la bénédiction du patriarche Noé : la beauté résidera dans les tentes du nom ! Car le Nom n’est pas une substance, mais en tant que Nom divin qui s’écrit et qui ne se prononce pas, il est la place vide pour l’infinitisation du sens.

Alors l’oeuvre d’art, comme au premier jour de la création, peut faire surgir le monde dans cet abri. Car le monde n’est pas le lieu de Dieu, mais Dieu est le lieu du monde. Abri infini qui se recueille - un instant - dans un petit angle de la toile, sous la signature du peintre.

Car la beauté doit être abritée, et l’ombre est la mesure de la lumière. Lumière qui vient du divin lui-même. Connaissance partagée par les peintres et par les mystiques.

 

1. Elie Munk, La voix de la Thora : commentaire du Pentateuque. La Genèse. Fondation Samuel et Odette Lévy, 1981
L’histoire de Noé se déroule dans le Livre de la Genèse du chapitre VI, 9 au chapitre X, 32.

2. Des commentaires disent que Cham aurait couché avec son père ou qu’il l’aurai châtré. Voir Elie Munk. Op. Cit.

3. Canaan est un fils de Cham.

4. Une malédiction ne dit pas un état de nature définitif, mais elle est faite pour être levée. Comme la malédiction qui fut dite à l’encontre de la femme : « J’aggraverai tes peines et ta grossesse ; tu enfanteras avec douleur ; la passion t’attirera vers ton époux, et lui te dominera. » (Genèse III, 16). Nous pouvons dire qu’aujourd’hui les femmes ont conjuré cette malédiction.

5. Virya (Georges Lahy), Le Sepher Yetsirah. Le livre kabbalistique de la formation. Textes, traductions et commentaires. Editions Georges Lahy, 1995

6. Cette rétroversion de la peau en lumière, nous la voyons dans ces peintures qui sont faussement appelées en français « natures mortes », mais bien mieux en anglais « still life ». On voit très souvent un fruit qui a commencé d’être pelé, c’est-à-dire dont la peau est séparée de la chair, avec à côté un couteau, comme le couteau du circonciseur.


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Mise à jour : 8 mars 2008