Ecrire

  1. Vie de La Joselito selon les paroles de Carmen
  2. De l'obscurité de la lettre et de l'action, et des résonnances en l'écoute prophétique en commentaire d'Exode 24, 7
  3. De la création et de la signature - Réflexion sur la production de l'oeuvre

Vie de La Joselito
selon les paroles de Carmen

 

Carmen Gomez, La Joselito, est née à Barcelone le 6 janvier 1906 et décédée à Toulouse le 18 juin 1998. Elle a traversé le temps et les épreuves de ce siècle et transmis au monde l'héritage fabuleux de la danse espagnole et du flamenco. Sa vie se déploie en une première phase de gloire et puis l'obscurité d'une vie plus réservée et silencieuse où tout en donnant quelques spectacles, elle se consacra à l'enseignement. Cette coupure se produisit en deux temps, après la Seconde Guerre mondiale et en 1956 après la mort de son mari Juan Relampago qui était aussi son guitariste. Sa carrière de gloire fut alors interrompue. Beaucoup de gens l'ont connue à Toulouse depuis son installation en 1974, où elle vivait une existence modeste auréolée d'une splendeur passée. Mais lorsqu'elle dansait encore à l'âge de quatre vingt douze ans, on était subjugué par tant de merveille.

Carmen telle que je la connais

Un sourire, une patience. Le refoulement ou l'engorgement d'une très longue patience. Carmen ou la patience. Le premier sourire de Carmen est un sourire extrêmement gracieux, mais un peu théâtral. Elle est une artiste, une très grande artiste. Une danseuse de renommée mondiale. Il faut du temps, mais un temps qui nous est entièrement donné, un temps qui se mesure à l'aune de sa bonté et de sa grandeur, pour habiter l'espace de ce sourire, pour entrer dans l'espace invisible où se déploie son charme. Carmen ou le temps. Elle est un don du temps.

L'approche de Carmen ne se fait pas dans l'évidence. Tout au moins pour moi. Ignorante de l'Espagne, de la danse et du flamenco. Je me suis approchée de Carmen par d'autres chemins que ceux-ci déjà tracés pour des gens avertis et savants en ces matières. Je me suis approchée d'elle comme écrivain.

Le mystère de la lettre au commencement du récit

C'était à l'automne 1995. Une amie très proche de l'illustre danseuse et qui l'accompagnait dans ses récitals, à qui je venais d'être présentée comme écrivain, me proposa de façon tout à fait impromptue, d'écrire un livre sur la vie de Carmen Gomez, La Joselito. Je refusai, arguant de mes nombreuses tâches professionnelles et littéraires. J'avais d'autres travaux en cours, je ne connaissais rien à l'Espagne et je n'écrivais pas de biographie. Elle insista et commença de raconter...

Elle raconta ce récit qui inaugure la vie de gloire de La Joselito. Carmen reçut vers l'âge de huit ans, le nom de"La Joselito"par le fameux torero du même nom qui la baptisa ainsi d'un verre de Jerez :"Tu porteras mon nom". José Gomez Ortega ou Joselito, le maître des maîtres, venait comme beaucoup de célébrités de ce temps, voir et admirer Carmen dansant sur les places de Barcelone. Il aimait à cette époque une amie de Carmen, mais il ne voulait pas l'épouser. Alors la mère de la jeune fille lui lança un anathème :"Qu'un taureau te tue!". Il fut tué dans une corrida quelques années plus tard, le 16 mai 1920. Le taureau s'appelait"Bailador". Le danseur.

Je compris alors qu'il ne fallait pas voir dans la mort du torero, le résultat de la malédiction de la mère, mais qu'il fallait lire plus secrètement dans l'étrange nom du taureau-danseur, l'ouverture - comme la transformation d'une malédiction en bénédiction - du destin fabuleux de l'illustre danseuse"La Joselito".

Si récit s'articulait autour d'une histoire de nom, nous sortions de l'espace figé du mythe et nous entrions dans l'espace infini de la lettre.

Alors j'acceptai.

J'avais compris que par le même mouvement où sa vie, à elle, prenait son essor dans le secret d'une bénédiction, je pouvais écrire. Car l'écriture est comme une alchimie. Elle transforme le plomb de la réalité dans l'or de la lettre.

J'ai écouté le récit que m'a confié La Joselito pendant deux ans et huit mois. J'étais comme un scribe auprès d'elle, notant, pesant, comparant, assemblant, laissant venir en mon esprit l'éclair qui faisait verser sa parole dans un enseignement sur les mystères de l'âme et de l'art.

La patience ou l'éternité dans le temps

Pourquoi, comment éprouvons-nous auprès de cette femme simple et miraculeuse qu'elle est un don du temps ? Auprès d'elle nous recevons cette grâce surprenante de savoir attendre. Science exacte qui se déploie au lieu du coeur. C'est ce qu'elle disait de cette chose connue en Espagne et que l'on appelle le duende. Carmen dit que l'on naît avec, que cela est"chanter et danser avec son coeur"et"ne penser à rien". Car le coeur n'est pas le lieu d'une pieuse et vague sentimentalité. Le coeur serait plutôt cette force immense et invisible et qui, de son retrait même, permet le déploiement de toutes les autres forces dans l'espace du monde et pour l'humanité incarnée et parlante. Telle est La Joselito. Alors nous voyons briller intensément dans ses yeux, la connaissance de cet arrêt surnaturel du monde, quand le duende - ou l'esprit prophétique - s'empare de son être dans le chant et dans la danse.

La main de l'écrivain reste seulement attentive et écoute l'invisible. L'écriture naît de cette attente.

 


De l'obscurité de la lettre et de l'action, et des résonnances en l'écoute prophétique en commentaire d'Exode 24, 7

 

Nous lisons dans le livre de l'Exode lors de l'acceptation de l'Alliance au Sinaï : " Et il (Moïse) prit le livre de l'Alliance, et il fit entendre aux oreilles du peuple ; et ils dirent : Tout ce qu'a dit l'Eternel, nous le ferons et nous l'entendrons (naassé venichma) " (Exode 24, 7)

La Bible de Jérusalem traduit ce passage d'une façon relativement inexacte :"Nous le ferons et nous y obéirons". Le texte hébraïque dit pourtant que l'Alliance se fait par un engagement dans l'action qui sera suivi d'une écoute au sens d'une compréhension. L'écoute ici ne peut pas se laisser interpréter comme simple obéissance. Plus exactement ce n'est pas une obéissance passive, mais une écoute qui concerne la pensée, qui se fait comme un écho, une résonnance nouvelle de la parole divine. C'est une pensée déconnectée dans l'immédiat de l'action. Une pensée qui vient plus tard. La tradition rabbinique est claire à ce sujet. Les Hébreux ont dit :"Nous ferons et nous comprendrons". Cette dualité du "faire" et du"comprendre"longuement commentée dans la tradition juive et hébraïque ouvre tout un horizon de réflexions et d'interrogations.

Qu'est-ce qu'agir? Qu'est-ce que penser? Si l'Alliance avec l'Eternel se fait dans une dissociation de l'action et de la pensée, alors tout le champ des relations humaines s'en trouve modifié. L'Alliance au Sinaï nous engage vers un certain mode d'action humaine, vers un mode particulier de lecture et d'écriture des textes et vers un projet de société tout à fait original.

L'obscurité de l'acte

L'engagement à agir sans comprendre immédiatement concerne les commandements divins. Il y a bien sûr les Dix Commandements énoncés au chapitre 20 de l'Exode (péricope Jethro), mais aussi à partir de la péricope suivante"Michpatim", un ensemble de lois positives et particulières concernant les relations entre les hommes. L'engagement à agir dans l'obscurité ne concerne pas uniquement ce qu'on pourrait considérer comme les grands principes moraux des Dix Commandements, sortes de vérités universelles si clairement établies que l'on n'aurait plus besoin de s'interroger à leur propos. Il ne s'agit pas de cela, car la conclusion de l'Alliance, au chapitre 24 (péricope Michpatim), s'énonce après une longue série de lois positives et concrètes concernant les relations humaines et qui ne sont pas stricto sensu un développement des Dix Commandements. L'engagement à agir dans l'obscurité concerne cet ensemble de lois positives tout comme les Dix Commandements qui sortent alors du champ universel ou de l'évidence commune des grandes vérités morales humaines.

Nous ne sommes plus dans le registre de la"morale des intentions". Thème longuement développé dans la philosophie pratique de Kant lorsqu'il oppose précisément cette dimension de la pureté des intentions - ou du coeur - à l'hétéronomie de la loi des Juifs. Un commentaire hébraïque très ancien nous invitait déjà à réfléchir sur ce problème. La tradition rabbinique traduit ainsi un verset de la Bible :"Un Araméen voulait faire périr mon père..."(Deutéronome 26, 5). Rachi, le grand commentateur français du Moyen Age explique :"Laban a cherché à détruire la racine d'Israël lorsqu'il a poursuivi Jacob. Comme il a eu cette intention, Dieu le lui impute comme s'il l'avait mise à exécution, car pour les autres nations qu'Israël, Dieu donne à l'intention la même valeur qu'à l'action". On pourrait dire en extrapolant, que ceux qui ont choisi de définir la morale par les intentions, ouvrent à leur propre égard un champ particulier du jugement divin. Les partisans de l'intention seront jugés sur leurs intentions. Les Hébreux (et les Juifs) ayant choisi l'action, seront jugés sur leurs actions. Mais l'ont-ils vraiment choisie ? L'idée de choix implique celle de liberté et également celle de l'intention. Peut-être les Hébreux auraient-ils voulu choisir librement la modalité du jugement, mais la tradition nous enseigne qu'après qu'ils aient accepté librement la Torah de l'Alliance, Dieu voulut la leur imposer sous la contrainte. Emmanuel Lévinas commente admirablement cet épisode dans une de ses Lectures talmudiques ("Texte du Traité Chabbat", in : Quatre lectures talmudiques). La responsabilité, dit-il, précède la liberté, et"il existerait un pacte avec le bien antérieur à l'alternative du bien et du mal". Ce pacte ainsi ne se mesure pas à l'aune de la clarté intelligible ou à celle de la pureté des intentions ou du coeur comme en parle la philosophie des lumières (1).

Si le faire précède la compréhension, nous agissons alors dans une certaine obscurité. Les mitswot, les commandement divins, se font dans l'obscurité, à la différence du travail profane dans lequel il faut inclure une intention. Par exemple si l'on fait de façon non intentionnelle un travail interdit le jour du Shabbat, on n'est pas coupable. On est par contre fautif si on le fait intentionnellement. Ce qui signifie qu'un travail mérite une intention, mais que la mitswa se fait par obligation. Il nous est demandé alors de ne pas tuer parce que c'est Dieu qui nous le demande. Mais cette attitude qui nous est requise fonctionne paradoxalement. Elle nous ancre dans la pure transcendance : Dieu nous demande. Elle nous ancre en même temps dans la matière de l'acte : ne pas tuer, ou plus loin par exemple : libérer un esclave dont le maître a cassé une dent (Exode 21, 27). La transcendance n'est pas contemplative ; elle n'est pas étrangère à ce monde. Elle se manifeste dans l'action. Entre la pure transcendance et l'action dans la matière de ce monde, il n'y a pas le moyen terme de la clarté intelligible ou rationnelle. La pensée vient après. Mais de quelle pensée s'agit-il?

La pensée qui vient après

On pourrait croire comme Hegel évoquant la"chouette de Minerve qui prend son vol au crépuscule", que la philosophie de l'action ou le sens de ce qui s'est passé, ne peut se laisser comprendre ou s'énoncer précisément que lorsque les choses sont bel et bien passées. Cette compréhension hégélienne a quelque chose de tout à fait justifié, mais le texte hébraïque dit autre chose. Il ne parle pas du sens de ce qui a eu lieu et qui viendrait coiffer l'événement dans l'avancée vers l'esprit absolu source ultime d'intelligibilité transparente. Le texte hébraïque lorsqu'il énonce"nous l'entendrons", semble dire qu'il y a un surplus dans cette entente par rapport à l'acte. S'agit-il d'un surplus de sens? L'expression"nous l'entendrons"évoque comme une résonnance. Le sens n'est pas simple, adéquat à l'événement, il ne se laisse pas décrire dans les termes de la vérité rationnelle : adequatio rei et intellectus, il résonne comme chargé d'un écho inouï, inédit.

Le surplus

Un commentaire biblique pourrait nous accompagner dans cette réflexion. Celui qui construisit le Temple du désert, Betsalel, dut s'opposer à Moïse. Un midrach, c'est-à-dire un récit ou une parabole, décrit ainsi cette confrontation. Moïse voulait construire le Temple de l'intérieur vers l'extérieur. On comprend cette orientation des travaux en fonction des responsabilités immenses de Moïse : il dirige le peuple depuis la sortie d'Egypte. La construction de l'intérieur vers l'extérieur indique la prééminence du champ spirituel et liturgique. La matière vient après. Betsalel qui est considéré comme un artiste (aujourd'hui une Université des Beaux Arts en Israël s'appelle Université Betsalel), connaît l'importance primordiale de la matière. Il faut commencer par l'extérieur. Le conflit pourrait paraître insoluble. Dans l'évidence de la philosophie politique occidentale, il ne pourrait se résorber que par la mise à l'écart de l'un des deux protagonistes. Et plutôt de l'artiste. Par exemple à la manière de Platon qui dans La République, chasse les poètes de la cité. Ou à la manière des dictatures que nous avons connues dans l'histoire, quand l'art est au service d'un régime politique. L'artiste de lui-même pourrait encore s'éloigner et ne pas toucher au champ religieux, le laissant aux apologistes ou aux épigones. Le conflit est impossible à dénouer. Et pourtant la tradition hébraïque nous propose une ouverture inédite. En effet c'est Dieu lui-même qui tranche et dit que Betsalel a raison. L'artiste a raison contre le prophète. Pourquoi? La raison qui est donnée, est étonnante : l'artiste connaît l'ordre des lettres de la création du monde.

Moïse, en tant qu'il dirige le peuple, est dans le choix intelligible du sens ou de l'esprit alors que Betsalel, l'artiste, est dans la lettre. Curieux retournement par rapport à la lecture traditionnelle en Occident de ce verset de saint Paul :"La lettre tue et l'esprit vivifie". L'Occident chrétien s'est interprété lui-même comme Israël selon l'esprit à la différence des Juifs appelés Israël selon la chair ou selon la lettre, parce que restés fidèles à la chair de la circoncision et à la lettre du texte. La prééminence de l'esprit sur la lettre a conduit l'Occident vers ce mode transparent de la vérité, vers la prépondérance de ce qui intelligible sur ce qui est sensible. C'est ainsi que l'Occident, pour garantir la clarté intelligible, a écarté les poètes et laissé surgir des structures de pouvoir de type inquisitorial (pas seulement dans l'histoire de l'Eglise) afin de garantir la juste, bonne et adéquate lecture des textes fondateurs. L'exemple récent des régimes staliniens est tout à fait éclairant. Des structures de pouvoir particulièrement intolérantes sont liées à ce que Henri Meschonnic appelle le"dualisme du signe"que l'on pourrait interpréter encore comme dualisme de l'âme et du corps, de l'esprit et de la lettre.

On pourrait presque dire que la littérature a fonctionné dans l'histoire européenne comme une voie de sauvetage par rapport aux concepts dualistes et à l'intolérance sociale et politique qu'ils pouvaient susciter. N'est-il pas intéressant de remarquer que Cervantès, l'inventeur de la littérature pour l'Europe, était un juif marrane? Le surplus qui est dans la lettre s'est encore singulièrement et consciemment manifesté pour la pensée européenne au cours des années 1930, quand la lettre s'est imposée, faisant éclater l'idée d'une langue universelle. La lettre chez les philosophes et les mathématiciens a manifesté alors son autonomie par opposition à l'utopie d'une écriture transparente de la pensée. Il y aurait donc dans l'hébreu (ainsi que dans la littérature des poètes chassés de la cité ou chez les mathématiciens contemporains) la connaissance, l'appréhension d'un surplus qui fonctionne à la fois comme obscurité (il n'est pas adéquat à une vérité intelligible) et comme sens-à-venir. Comme si la lettre ouvrait le temps, comme si elle créait l'avenir. La lettre se fait semence. L'ouverture du temps porté par l'obscurité de la lettre irréductible à l'intelligible, pourrait-t-elle s'appeler alors prophétie ?

Les Tables de Moïse

Les premières tables de la Loi étaient taillées et gravées par Dieu :"Et les tables étaient l'ouvrage de Dieu, et l'écriture gravée sur les tables étaient l'ouvrage de Dieu"(Exode 32, 16). Moïse les brisa lorsque redescendant du Mont Sinaï, il trouva le peuple qui s'adonnait à l'idolâtrie du veau d'or. Plus tard il retourna sur le Mont Sinaï où le Seigneur lui dit :"Taille toi-même deux tables de pierre semblables aux précédentes, et je graverai sur ces tables les paroles qui étaient sur les premières tables que tu as brisées"(Exode 34, 1).

Quelle différence y-a-t-il entre les premières et les deuxièmes tables? La première écriture est entièrement divine. Dieu a fait le support et Il a gravé le texte. Mais cette écriture originelle a été détruite. Les deuxièmes tables portent déjà l'empreinte de la main de l'homme, puisque c'est Moïse qui taille le support. Nous pouvons ainsi imaginer que progressivement la main de l'homme s'accapare de toute la substance de l'écriture. Mais le souvenir de la première écriture divine habite toujours le geste humain d'écrire. Pourrait-on dire que l'écriture humaine, depuis la littérature sacrée jusqu'à la littérature profane, se déploie à partir de la brisure initiale de l'écriture divine ?

Les commentaires traditionnels mettent toujours en évidence cette liberté de l'homme dans la lecture et l'écriture. Un texte du Talmud rapporte ainsi le don des tables :"Les tables avaient une largeur de six palmes. deux palmes étaient entre les mains de Dieu. deux palmes entre les mains de Moïse. Au milieu, deux palmes étaient vides"("Traité Taanit"68 c, in Talmud de Jérusalem ). Le Maharal de Prague, écrit André Néher, dans son commentaire sur Le puits de l'exil,"braque son exégèse sur les deux palmes intermédiaires vides, car c'est dans l'espace vide qu'il aperçoit l'idée culminante du midrach... Le Maharal de Prague est le premier penseur à remarquer que (entre Dieu et l'homme) cette association, cette coopération, cette Alliance ne sont rendues possibles que par les deux palmes intermédiaires vides".

R. Josué ben Lévi disait aussi à propos de la gravure des tables :"Ne dis par harout : gravé, mais hérout : liberté". Comme si la gravure n'était pas le contraire de la liberté. Comme si la matérialité de la lettre se combinait avec la liberté infinie du commentaire. Quelle est cette gravure qui est aussi liberté? Le vide entre les mains de Dieu et celles de Moïse ouvre la liberté d'une lecture infinie. Il n'y a pas alors le risque d'une idolâtrie de l'écriture. La tradition juive en effet ne parle pas"d'écriture sainte"mais de"lecture sainte". La lecture sainte suscite une pluralité d'interprétations, de commentaires et de nouveaux textes. La tradition dit que la loi écrite et la loi orale furent données en même temps. Ce qui est donné n'est pas un texte écrit, immuable, dont le sens devrait être protégé par des polices de l'esprit, mais, dans le vide entre les mains de Dieu et celles de l'homme, la possibilité infinie de lire et d'écrire.

En conclusion : l'obscurité et la prophétie

Ainsi il y aurait deux obscurités : celle de la lettre et celle de l'acte. Le Saint Béni-soit-Il nous a commandé de pratiquer les commandements sans comprendre dans l'immédiat le sens de ce que faisons. Il nous a demandé d'écouter ou de comprendre par la suite. Quelle est la nature de cette écoute? Un verset dit ainsi :"Prêtez l'oreille cieux, je vais parler ; et que la terre écoute les paroles de ma bouche"(Deutéronome 32, 1). L'écoute (chin-mem-ayin) de la terre est celle de l'écoute-compréhension des commandements. Comment la terre écoute-t-elle? Un verset de Daniel (8, 12) nous enseigne que"la vérité a été jetée à terre"; et un psaume (85, 12) nous le confirme :"la vérité doit germer de la terre". La pensée qui naît ainsi de la terre, garde les éléments de la matérialité. Elle n'est pas une pensée pure détachée de l'expérience. Là où la pensée se développe, elle n'est pas étrangère à la matière. Or quelle est la matérialité de la pensée sinon l'alphabet et la lettre. La Bible hébraïque semble faire, à la manière de Kant, une"Critique de la raison pure". La prééminence de la lettre se manifeste alors comme sens-à-venir. Nouveaux textes, nouveaux commentaires viennent défaire la mythologie illusoire d'un retour à l'origine. Double fécondité de l'obscur : la pratique des commandements éveille l'esprit comme dans une attente, la lettre fracture les évidences, appelle à l'écriture de nouveaux textes. Cette tension dans l'existence juive, Emmanuel Lévinas la nomme ainsi :"une orthodoxie pratique et une hétérodoxie spirituelle". Hétérodoxie qui se manifeste comme pluralité dans l'écoute et comme possibilité d'écrire. L'écrit n'est pas ici une répétition dévalorisée de la parole vive. Il ouvre le temps. Vocation prophétique. La dialectique hébraïque entre Torah écrite (le Pentateuque) et Torah orale (Talmud, Cabale,etc.) manifeste l'oral comme possibilité d'écriture de nouveaux textes. Au sens de cette phrase que l'on cite souvent au nom d'Emmanuel Lévinas :"Lire la Bible, c'est écrire le Talmud".

Ainsi le monde créé dans lequel nous vivons, n'est pas une vallée de larmes dont il faudrait se détourner. Il est le médium de notre relation à Dieu. Comme parole et écriture. Charles Mopsik écrit :"Moïse de Léon indique très clairement qu'avant que Dieu ne se mette à créer le monde, avant que le processus d'émanation des sefirot ne s'enclenche pour aboutir à la création, Dieu n'avait pas d'existence. Cette conception est bien sûr celle de Jean Scot Erigène, le philosophe irlandais du IXè siècle. Celui-ci déclare :"Dieu n'existait donc pas avant d'avoir créé l'univers"... Le processus par lequel notre intellect accède à la parole sert d'analogie au processus par lequel la pensée divine se manifeste dans tous les existants et"est"tous les existants, sans pour autant cesser de demeurer cachée. La diffusion de la pensée de Dieu ne s'effectue pas dans des créatures préalablement créées, mais donne existence à ces créatures en même temps qu'elle se donne existence à elle-même"(2).

Cette matérialisation de la parole comme possibilité d'existence pour le Créateur et la créature, ne pourrait-elle être une écoute hébraïque du thème de l'incarnation du Verbe?

Monique Lise Cohen

_________________________________________________

1. C'est là un thème majeur de la philosophie des lumières où l'on peut lire les prodromes de l'antisémitisme : les juifs plongés dans la littérature ignoreraient la pureté du coeur par où l'on rencontrerait le Créateur en l'absence de toute littérature, de toute langue, de tout texte révélé. La religion des Juifs devient le contre exemple d'une religion naturelle. C'est alors que l'on en vient à concevoir la possibilité de suppression de l'existence juive parce que contraire à la"pureté"du coeur. Ce thème longuement développé dans la philosophie des lumières est tout à fait différent de l'ancien antijudaïsme chrétien qui avait maintenu l'existence juive (même dévalorisée) dans le projet divin d'une histoire du salut et par là même avait sauvé la vie du peuple juif.

2. Charles Mopsik,"Pensée, Voix et Parole dans le Zohar", in Revue de l'Histoire des Religions : Langue et Kabbale. Paris, P.U.F., 1996


De la création et de la signature

Réflexion sur la production de l'oeuvre

 

La Bible s'ouvre sur la question de la création alors que les autres traditions et principalement la philosophie grecque pensent l'éternité du monde. Si nous sommes ainsi marqués par la pensée de la création que nous célébrons chaque année et si nous sommes des créatures, en quoi le commencement se répercute-t-il dans nos activités humaines?

Il est étonnant de constater que le mot"création"exprime dans nos langues l'essentiel de l'activité artistique et littéraire, le fait même de la production d'une oeuvre. Ce mot traduit le grec"poiesis"qui a donné en français"poésie"et dont la racine verbale dit : faire, produire, créer. A Roch Hachanah, nous célébrons la création du monde et de l'homme, et nous nous souhaitons"une bonne signature dans la livre de la vie". Or la question de la signature est également en jeu dans la création artistique : une oeuvre est signée. Quel est le sens de cette signature? Tout écrivain, tout artiste fait l'expérience du don de soi-même, d'une eition véritable de sa personne dans la présentation publique de son oeuvre. Comme si le commentaire traditionnel qui lisait ainsi le ANOKHI inaugurant le texte des Dix Commandements :"J'ai donné et mis mon âme dans l'écriture", se répercutait en écho dans toute signature humaine d'une oeuvre. La racine hébraïque BARO que l'on traduit par"créer", signifie également"couper"Le Rav Léon Askénazi expliquait à ce sujet :"la création est le moment où les deux termes, Dieu et le monde, sont distingués dans leur séparation. La révélation est le moment où ils sont distingués dans leur liaison"(Revue Daguesh, mars 1979).Or on trouve cette racine trois fois dans le texte de la Genèse : Dieu créa le ciel et la terre, Il créa les poissons et Il créa l'homme. La création-coupure est celle de l'apparition de la matière, puis en second lieu de la vie animale et enfin de l'homme. Ces trois créations qui sont des créations dans la création indiquent des dimensions différentes, et nous devons renoncer"à l'illusion métaphysique du monisme radical de la substance du monde". Le résultat de la création, écrit encore Manitou, est"l'altérité de l'être créé et de Dieu. L'acte créateur est ce qui fait exister autre que Dieu".Mais s'il y a ainsi plusieurs niveaux de création à l'intérieur même de la création, nous pouvons aussi concevoir l'acte de la création artistique ou littéraire comme une"création dans la création". L'oeuvre est ainsi créée-coupée, car elle n'est pas le produit d'une évolution et ne se résume pas dans les éléments qui auraient pu la préparer. L'oeuvre est créée de la même façon que l'homme est créé, c'est-à-dire que même s'il résume en lui les éléments de la création, il n'est pas le simple produit d'une évolution naturelle.La philosophie occidentale ne pense pas la création et ne pense donc pas la naissance. Rien n'y advient dans la nouveauté d'une création ou d'une naissance, sinon la répétition du même, de l'identique. Le clonage reste donc inscrit dans la pensée occidentale qui ignore l'altérité du Créateur et qui pense l'auto-engendrement de l'homme par lui-même : naissance symbolique et pas du tout charnelle. L'homme, en Occident, n'est que le fils des grandes idées qu'il a mises lui-même au monde : la patrie, l'humanité, le socialisme,etc. L'homme est le fils de ses oeuvres, pour parler comme Jean-Paul Sartre, et non pas le fils d'un père et d'une mère rééls. La langue hébraïque dit par contre que l'on naît à quelqu'un. Naître dévoile la parenté des géniteurs. La Gaon de Vilna écrivait :"L'Enfant est, en lui-même, le dévoilement de la paternité et de la maternité de ses géniteurs qui sont de l'ordre de l'invisible ; ainsi la Leçon orale est le dévoilement de la Leçon écrite"(traduction de Jean Zacklad). Quel est ce sens qui se cherche et s'élabore dans les généalogies humaines? Adam, masculin et féminin, fut créé dans l'image de Dieu (Genèse 1,27) ; le texte biblique dit plus loin que Adam"engendra un fils dans sa ressemblance et comme son image" (Genèse 5,3), comme si le projet divin :"Faisons l'homme dans notre image et comme notre ressemblance"(Genèse,1,26), se poursuivait dans les naissance humaines. Chaque créature porte ainsi le sceau de son Créateur, non comme répétition d'un modèle identique, mais dans son unicité.L'oeuvre a le même statut de naissance ou de création, car elle est une nouveauté dans le monde. C'est pourquoi la critique littéraire est toujours fautive à l'égard de l'oeuvre lorsqu'elle veut réduire l'oeuvre à ses conditions de possibilité, en croyant expliquer et décoder tous les phénomènes de sa gestation et de sa production. La critique littéraire manque l'oeuvre, tout autant que la théorie de l'évolution manque l'homme.Que vient alors nous enseigner la signature de l'oeuvre? Signer, ce n'est pas écrire un nom en caractères anonymes ou conventionnels, mais c'est écrire ce nom de façon unique et entièrement personnalisée. La signature fixe la création comme nouveauté. L'unicité de l'oeuvre dit qu'elle a un père et une mère, qu'elle n'est pas une aventure anonyme dans le vaste monde. Qu'elle a une filiation à laquelle s'ajoute ce que donne le Créateur. Ainsi contrairement à ce que disait Jean-Paul Sartre, on n'est pas le fils de ses oeuvres, mais bien au contraire nos oeuvres sont nos enfants. Mais alors la signature n'est-elle pas une façon de se réapproprier l'oeuvre, de l'empêcher de vivre et de grandir, de la ramener à ses conditions de possibilité? Comme pour une naissance (1), c'est la relation parents-enfants qui est en jeu dans l'oeuvre. L'Occident abolit la naissance parentale pour ne laisser éclore que l'être au monde en l'absence de filiation ou en réduisant la naissance charnelle à une simple contingence biologique. La naissance alors se perd dans l'anonymat. L'enfant idéal est l'orphelin des textes de Rousseau sur l'éducation ou bien le prototype de ces enfants retirés à leurs parents pour être confiés à l'Etat chez Platon. L'oeuvre idéale devient en Occident celle dont on est le fils et non plus le géniteur : oeuvre non signée.Qu'est ce que la signature? Rachi explique que"l'homme a été fait au moyen d'un sceau". Ce sceau est le Nom de son Créateur qui permet à l'homme -et à l'oeuvre - de se désapproprier de ses conditions de production pour exister dans le monde, non pas de façon anonyme, mais dans son unicité. Comme si toute signature recélait en elle le sceau invisible et puissant du Créateur. C'est peut-être pourquoi il y a cette interrogation profonde chez les écrivains juifs :"Ai-je le droit d'écrire?"

L'oeuvre devient alors elle-même une semence, et rencontrant la matrice d'une écoute ou d'une lecture, elle peut féconder une oeuvre nouvelle, à venir dans le monde. La signature est là comme un sceau pour en authentifier la nouveauté ou l'unicité. Création dans la création.

Monique-Lise Cohen

____________________________________________________

1. En hébreu, la création artistique se dit Beriah (création) mais aussi et plus souvent Yetsirah (formation). L'oeuvre d'art se dit : Yetsirah omanoutit ou Maasé oman. L' artiste se dit : Oman (les mêmes lettres que le mot amen : foi, fidélité). Selon un enseignement de M. Léon Bentata qui fut un grand professeur à Toulouse, le mot yetsirah indique comme en français, la formation sexuée. Un adolescent est formé lorsqu'il est capable d'engendrer. La formation indiquerait donc comme un écho dans la création, la possibilité même de la naissance. Le nom de l'artiste qui fait résonner la foi ou la fidélité, est une reconnaissance du Nom du Créateur.


Pour contacter Monique Lise Cohen, envoyez un email : monique-lise.cohen@orange.fr

Toute reproduction de ce site est interdite sans autorisation expresse de Monique LiseCohen

Pour tout problème de consultation, écrivez au webmestre

Mise à jour : 23 janvier 2013