Galeries imaginaires

La peinture de Dominique Tricot (Judith)
et l’invention de la rosée

Monique Lise Cohen

Eygalières, le 7 septembre 2008


Laisser mûrir le mouvement. Au début j'avais perçu un mouvement, comme une flambée dans l'ouverture de la fleur et dans la force de l'arbre qui entre dans la pièce au carrelage bleu.

Dominique m'enseigna qu'elle aurait voulu peindre des perles de rosée sur les bords des pétales de la fleur mais elle n'y était pas arrivée. J'aurais eu envie de nommer ce tableau du nom de la rosée qui est la source bienfaisante de la résurrection dont parle le prophète Isaïe.

Elle m'explique que, dans la lignée des femmes de sa famille, elle avait peint cette fleur comme l'ouverture de la féminité libérée de la souffrance de l'accouchement. Donner naissance à une fille qui ne souffrira plus et ne sera plus inondée des flots de sang.

Mais la fleur, elle est encore habitée de traces de sang dans le rouge qui la sillonne et les nuées qui l'enveloppent. Sang qui s'incarne au lieu paisible de sa circulation. Sang qui s'échange avec la lumière, en bas, à gauche dans l'ouverture du vase.


L'arbre, lui, explosait d'une puissance plus grande que celle du glaive par lequel Judith trancha la tête d'Holophern.

Et le sol semble se dérober ainsi qu'elle le perçut dans un rêve ancien, ainsi que le pressentirent ses collègues de l'atelier de peinture. S'il y a une sorte d'approche onirique du sol qui se dérobe et du bleu qui accapare l'âme dans les restes de la mélancolie, on devine cependant l'efflorescence de la lumière là où les ombres qui marquent les angles du tableau semblent, comme des projecteurs dans une salle de spectacle, attirer notre attention, notre regard, vers cette lumière extérieure d'où jaillit l'arbre.
Mais cette Lumière, d'où vient-elle ? Est-elle extérieure, de l'autre côté de la fenêtre ? Ou intérieure, dans les transformations du bleu ?

L'arbre implante la réalité du monde dans la trace d'un rêve ancien. Le bleu s'estompe, se retire, il nous raconte une histoire, celle de la séparation de la terre et des eaux, afin qu'il y ait une terre ferme, sur laquelle, selon le récit biblique, un père et un fils, Abraham et Isaac, puissent marcher ensemble ; mais au delà du récit biblique, ou plutôt dans la suite du récit que nous écrivons, nous entrevoyons une terre sur laquelle la femme, sortant de l'antique malédiction ("Tu enfanteras dans la douleur, ton désir te portera vers ton mari, et lui dominera sur toi"), puisse nommer son propre désir. Comme nous l'enseigne Rachi, l'illustre commentateur, père de plusieurs filles :
Un arbre est sorti du rêve
Une femme est sortie de la malédiction
L'œuf se brise pour laisser advenir une nouvelle créature.

D'où vient la Lumière ?
Est-ce de la brisure, de l'éclat du glaive par le tournoiement duquel les chérubins gardent l'accès à l'arbre de vie ?
 
N'ont-ils souci d'être vus - l'arbre, la fleur, l'œuf - comme dans le poème mystique d'Angélus Silésius ?
Mais Dominique s'offre à la flambée qui réinvente le jour, elle appelle notre vision.
Comme Ève fut appelée la mère de tous les vivants.
Alors, dans la puissance de la vie qui s'invente, plus fort que l'attraction de la mort et que les pierres qui hantent le rêve, deux perles de rosée viennent s'inscrire sous le nom de celle qui signe "Judith".


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Mise à jour : 11 février 2011